Ancien

Inktober 2019, jour 23. 

Ancien

Tout était vieux autour d’elle, des murs aux trésors entreposés, de l’air rarement renouvelé au monstre qui lui faisait face. L’abbatiale devait avoisiner les cinq siècles, mais ses peintures, vitraux et enluminures étaient toujours rutilantes. Les pierres n’avaient pas souffert du temps non plus, toujours aussi blanches qu’à leur taille. L’endroit avait été déserté il y a longtemps, lorsque le dragon l’avait investi, faisant tomber les offices du bâtiment dans l’oubli. Le forestier précédent avait assermenté le monstre, mais le nouveau gardien était resté avec ses trésors dans l’abbaye. L’enfant savait cette histoire, mais tout cela appartenait au passé désormais.

Le dragon n’était plus. L’abbaye de Tienyck qui avait échappé aux affres du temps sous toutes ses formes avait vu son dôme détruit et ses murs ébranlés. Et le forestier avait disparu, ayant laissé une goule prendre sa place lorsque la mort et le parjure l’avaient assailli.

Le passé, récent ou immémorial avait été destitué pour laisser place à un présent où la crainte prospérait et l’avenir agonisait avant même d’être évoqué.

L’ancien n’était plus, pérennisant seulement dans les fils qu’il manipulait toujours pour influencer le présent. L’héritage des forestiers avait ainsi maintenu sa chape pour au moins une génération de plus, faisant de Liudmilla sa victime, l’assujettissant à d’inviolables serments lui faisant miroiter l’espoir d’un pouvoir quelconque, l’idée de pouvoir faire quelque chose alors que tout reposait sur ses épaules d’enfant. Une enfant trop jeune encore pour comprendre le temps, une enfant qui n’avait pas idée de ce qu’une décennie impliquait quand une personne en avait déjà connu de nombreuses autres.

Et entre ces vieux murs de vieilles pierres, le présent s’étirait tandis que la forestière et la goule se faisaient face. L’une exhalant son haleine fétide, l’autre tenant fermement sa fronde armée entre ses doigts crispés.

« À toi d’en faire ton serment, forestière »

La fille acquiesça, elle allait soumettre le monstre. Un nouveau pouvoir s’exhuma des remugles de sa position de forestière, l’accablant et l’investissant d’une puissance ancestrale mais délétère pour son esprit d’enfant. Une puissance qui alla puiser dans les serments de Liudmilla pour se matérialiser. Un lasso de lave qui ne la brûlait pas prit forme dans sa main libre tandis qu’elle peinait à ne pas trahir sa promesse. La magie primordiale à l’œuvre lui faisait revivre son récent traumatisme en souvenirs plus vivides que la réalité qu’elle avait vécue. Liudmilla ne pouvait avoir peur pour autant, elle ne pouvait s’autoriser à paniquer face à ces réminiscences d’évènements par trop récents. Elle devait rester forte, réprimer des larmes et une angoisse au fond d’elle afin de rester ce qu’elle était. Une enfant avec trop de pouvoir et de responsabilités, jouet d’anciennes traditions qui s’amusaient à voir depuis longtemps des hommes et femmes échouer à rester probe de la plus vile des manières qui soit, les transformant en ignobles bêtes qui dévoraient leurs esprits de l’intérieur tel des charognards sur un morceau de chair faisandée.

L’enfant arma son bras tandis que la goule, d’un bond, faisait redémarrer le temps ralenti à une vitesse effrénée. Le lasso de feu l’intercepta, la projetant au sol tout en brûlant le cou où il s’était enroulé. La goule voulut hurler mais seul un râle sortit de sa bouche scellée. Elle se releva, luttant contre l’arme qui attaquait sa peau épaisse. Le monstre tentait de l’ôter mais l’arme était conçue pour répondre aux besoins et aux peurs que la forestière avait eu lors de son premier serment. Une arme qui réduisait l’opposant en cendres autant qu’elle pouvait soumettre les monstres sanguinaires.

C’était un ancien combat qui se rejouait encore et encore, entre une force qui tentait de rester bonne et une qui était intrinsèquement liée au mal. Un combat maintes fois répété, entre une nouvelle forestière et un monstre qui n’avait que récemment émergé. Un combat auquel Liudmilla mit fin en envoyant son galet dans le visage aplati et émacié de la goule.

Elle se prosterna devant les anciens legs pour prêter un nouveau serment.

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