Étourdi

Inktober 2019, jour 24. 

Étourdi

L’impact fut violent. C’était certes le projectile d’une enfant, mais un projectile rond et compact fait pour assommer, un galet qui arriva droit sur la bouche close de la goule. Les rares dents restantes derrières les lèvres cousues furent éclatées, déchaussées pour baigner dans le sang de ses gencives percées. Sans que le monstre ne puisse dégueuler aucun des morceaux, obligé de les avaler à s’en entailler la gorge. 

La douleur étourdit la goule qui chancela et recula d’un pas. Sa bouche était un océan de souffrances dont les vagues s’échouaient dans toute sa tête et son corps. Elle n’arrivait plus à penser de manière cohérente. Même son odorat, son sens le plus développé, lui était inutilisable tant ses nocicepteurs étouffaient tout autre signal. La goule voulait crier pour évacuer toute sa douleur, crier encore et encore pour cracher ses dents et ce sang dans lequel sa langue pataugeait. Elle tirait sur ses lèvres qui avaient fondues l’une dans l’autre, s’arrachant la peau, se mutilant pour échapper à son mutisme artificiel.

La peau céda et le cri fut le plus horrible que Liudmilla entendit de toute sa vie. Il transpirait souffrance et haine, crachait les dents autant que l’éternelle amertume de n’être plus qu’un animal voué à chasser et tuer. La bouche se descella au moment même où le lasso attaqua la chair du cou et des épaules de la bête, outrepassant son épiderme censé la protéger de la plupart des attaques extérieures.

La douleur atteint son paroxysme dans le corps du monstre qui roula des yeux avant de s’effondrer, évanoui et face contre terre. L’esprit de la bête fuit loin des turpitudes charnelles qui l’accablaient, dans un monde sans couleur ni odeur, sans proie et sans regrets. La bouche commença à se refermer et la peau à se recoller, comme pour empêcher le monstre de jamais pouvoir délivrer l’horreur qu’il avait de sa propre existence. Et sous les yeux éteints de la forestière, la bête se soigna sans se réveiller.

Liudmilla tomba à genoux. L’affrontement l’avait épuisé, sa nouvelle arme puisant en elle et ses craintes pour s’alimenter.

« Maintenant prête serment. Avant qu’il ne se réveille ».

– Il ?

« C’était l’ancien forestier. Maintenant prête serment. Tu dois le faire. »

L’enfant ne sut quoi répondre.  L’homme qui avait toujours été gentil avec elle était devenu un monstre d’une laideur répugnante, un serviteur du mal incapable de raisonner autrement que dans le meurtre et la barbarie. Et elle l’avait blessé, elle l’avait fait crier à en effrayer un monde entier.

La nouvelle la laissa pantoise, en état de choc.

– Moi aussi je vais devenir comme ça ?

La voix ne répondit pas, laissant l’enfant seule, isolée au milieu du bâtiment sacré sous le regard de Dieu ou du Diable.

¤

Le sorcier exultait. Le cœur lui donnait accès à des pouvoirs insoupçonnés, exaltant les siens et lui permettant de puiser au plus profond de ceux de la bague. Il n’était plus limité par son corps ou ses connaissances. Il avait une réserve d’énergie quasi infinie. Il allait pouvoir lever son golem et avec ça renverser les nains. Après quoi, il prendrait l’assaut sur le royaume. Rien ne saurait l’arrêter, rien ni personne puisqu’il possédait les esprits des plus brillants et érudits sorciers du pays.

Razym jubilait.

Il s’était transporté en un temps record dans les monts bordant l’abbaye de Tienyck, grâce à la seule force de sa volonté. Le nécromant avait désormais accès à un panel d’aptitudes, de sorts qui auraient dû lui être inaccessibles. Il n’était plus limité que par ses propres désirs et envies. Le monde lui tendait les bras, s’offrant en signe de soumission pour le plus puissant des sorciers foulant sa surface.

Razym s’imaginait ainsi, s’enorgueillissant de sa puissance nouvelle et démesurée. Et son imagination n’excédait que de peu la réalité.

Le nécromant tendit le bras vers le ciel où, dans le lointain, le dragon volait toujours. Les ailes de son anneau se mirent à battre et la douzième écaille brilla. Rien ne sembla se passer pour un instant mais Razym ne se départit pas de son sourire triomphant, certain que l’échec n’oserait plus se montrer devant lui. Le dragon interrompit son vol et plana jusqu’au sorcier. Le dégoût se lisait sur ses babines retroussées et dans ses yeux jaunes.

– Que m’ordonnes-tu, voleur ? demanda-t-il, reconnaissant le joyau qui lui avait été dérobé au doigt de celui qui le soumettait en l’instant.

L’homme, sans tenir compte de la remarque, sortit une carte de sa besace et la montra au dragon.

– Ces cinq villages. Détruits les. Fais le plus de morts possibles, mais que leurs corps soit toujours utilisables.

Le dragon s’inclina en signe de soumission, avant de repartir haut dans les airs pour accomplir son œuvre de destruction. Il ne pouvait désobéir à l’ordre absolu du nécromant dont la puissance le surpassait au point de ternir ses propres pouvoirs.

Razym était grisé. Ses pouvoirs étaient dorénavant sans commune mesure.

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