Fantôme

Inktober 2019, jour 22.

J’ai définitivement abandonné la limite supérieure de mots.

Fantôme

Sleyzick héla le garde, marchant d’un pas décidé dans le grand hall de la bibliothèque d’Ofenpesth tout en attachant son arme à son ceinturon.

– Vous, allez me trouver un mage de divination. Tout de suite.

Le garde restait sans bouger, incertain de la nature de la demande du vieil homme.

– Soldat, faut-il que je répète mon ordre ? Allez me trouver un putain de mage au plus vite, j’ai pas que ça à foutre !

La voix du commandeur emplit tout le hall, grondant et tonnant mille menaces s’il devait attendre ne serait-ce qu’une seconde de trop. Le soldat sortit de sa perplexité et, après un bref salut, courut quérir un magicien. Il revint rapidement avec une femme entre deux âges portant une robe verte fendue, les cheveux en catogan et l’air contrarié de ceux qui ont été dérangé dans leurs travaux.

– Pas un seul mot. L’armée vous réquisitionne, entonna le général pour couper court à toute protestation potentielle. Mon aide de camp est quelque part dans la ville. Trouvez-le.

Le général lui tendit la chevalière qui lui permettait d’échanger des messages simples avec son page, de rester toujours en contact avec lui quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit.

– Il a la jumelle de cette bague ?

Sleyzick opina et la magicienne se mit à psalmodier le rite de divination. Une image se forma dans son esprit. Elle poussa sa vision plus loin pour trouver avec précision l’endroit que le général recherchait, et le trouva. La porte de l’atelier était encore ouverte.

La mage s’arracha à sa vision et se tourna vers le vieil homme.

– Sa chevalière est dans le quartier des tanneurs. Dans une venelle au sud, quasiment à la bordure de la ville.
– Et Jarosz ?
– Votre page je suppose ? Vous devriez vous dépêcher. Tout ce que j’ai vu, c’est un amas de corps inertes et un fantôme hagard en face de la porte.

Sleyzick jura, en appelant aux neufs enfers et aux dieux païens pour évacuer sa frustration.

– Le coprophage de mes deux, je vais lui arracher les yeux… Vous deux, vous venez avec moi. Magicienne, guidez-nous jusqu’à lui. Et vite.

Le mage et le soldat supposément censé gardé la bibliothèque voulurent protester mais le général y imposa une fin de non-recevoir.

– C’est un putain d’ordre ! Exécution !

¤

Le soldat, lame au clair, poussa la porte déjà entrebâillée. L’odeur l’assaillit, agressant son odorat. La pièce était empuantie par les cadavres se décomposant au fond, marionnettes de chair empilés comme des balles de chiffons qu’on aurait jeté là. Le reste de la pièce était couvert de parchemins volants, de grimoires et d’incunables. Au milieu du fatras se trouvait le corps de Jarosz, debout, apathique, comme vidé de toute substance, de son âme et de sa volonté.

– Il a quoi Janka ?

Sans répondre, la mage ouvrit la pièce aux autres plans, permettant d’y déceler ce que l’œil humain n’arrivait à percevoir.

Devant eux, en surimposition, se trouvait le fantôme de Jarosz. Razym l’avait arraché de son corps et laissé là. Le spectre, gris tristesse, montait lentement vers le ciel, comme pour tenter de s’échapper de l’enfer terrestre auquel il n’était plus rattaché. Il semblait vouloir briser les liens déjà affaiblis qui le retenaient encore un peu à son corps.

Sleyzick jura. Il ne tenait pas à perdre son page.

– Janka, faites quelque chose, c’est vous la mage !
– Je suis une mage de divination, je suis pas nécromancienne ou prêtresse ! Je peux vous montrer les plans, les esprits. Parfois interagir avec eux, mais en aucun cas je ne peux agir dessus !

Le général jura à nouveau.

– Ce qui va se passer est confidentiel et ne sortira pas de ce laboratoire. Ce n’est pas une requête, mais un ordre absolu, me fais-je bien comprendre ? Soldat ? Magicienne ?

Le vieil homme n’attendit pas leur réponse et dégaina son épée, la sortant de son fourreau de cuir et de bois. La garde était délicatement ouvragée et recourbée vers le haut, imitant une paire d’aile raccrochée à un corps d’ange sculpté le long du pommeau et de la lame. C’était une épée qui seyait au rang du général. Mais au-delà de son orfèvrerie, c’étaient les appendices s’enroulant autour de l’arme qui surprenaient. Les choses n’appartenaient pas à cette réalité et avaient été révélées par l’ouverture aux différents plans de la magicienne.

Sleyzick approcha son épée du corps de Jarosz et lui entailla légèrement la paume. Son fantôme convulsa, se contracta, sembla se débattre contre les pseudopodes qui le saisissaient pour le ramener à son véhicule de chair et de sang. Le spectre réintégra son corps avec violence et Jarosz inspira profondément comme s’il venait d’émerger après une trop longue apnée. Il regardait ceux qui l’entouraient, hagard, désemparé. Pas même conscient que le général venait de défaire le sortilège qui avait failli le tuer.

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