Soi.

Le livre était là.

Pas même au centre de la pièce, juste là. Il était présent, sans toucher le sol ou les murs. Il n’était ni debout, ni couché, ni posé sur une tranche. Il n’était pas sur une étagère ou un pupitre et pourtant il ne lévitait pas. Il était juste là. Un livre dans une pièce aux murs blancs parcourus de stries orange électrique, courant et glissant en trace épaisses ou fines sur ces pans immaculés. Les trainées étaient parfaitement perpendiculaires ou parallèles les unes aux autres, dépendants de leurs apparitions. Elles se déplaçaient sur les surfaces comme du courant dans du cuivre, avant de s’évaporer une fois touchant le plafond.

Et un peu excentré sur la droite, dans le fond, il y avait ce livre. Sa couverture était à l’envers, tout comme la typographie de son titre qui semblait être « Soi ». L’ouvrage semblait improbable, comme si son existence était celle de l’envers du reflet d’un reflet de vieux grimoire dans un miroir. Avec comme seule indication ce mot sur sa couverture, enluminé d’or et d’argent. « Soi ».

Le livre tranchait avec la pièce dans laquelle il se trouvait. Un objet daté, d’un autre temps dans une pièce hors des siècles. Elle ne savait pas si ces murs et ces stries orange vif étaient dépassés ou en avance sur le temps.

Elle ne savait pas grand-chose. Juste que devant elle, à environ six pas était un livre, et que six secondes avant il n’y était pas. Pas plus qu’elle n’était dans cette pièce six secondes auparavant. Elle aussi était juste apparue, ici. Comme un hologramme, une réalité alternative, en dehors du réel ou trop intrinsèquement compris dedans pour être appréhendé par une âme humaine.

La pièce était close sans être étouffante et la lumière nacrée sans qu’aucune source ne soit visible. Tout était juste là parce qu’il y était. Ces murs, ces courants orange. Ce livre. Et ce mot. Et aussi elle sans doute.

Le livre semblait impossible à saisir mais tout en lui y appelait. Il était là pour être pris sans que quiconque ne soit autorisé à le toucher. Comme si une conscience en émanant cherchait à le clamer haut et inaudible, criait depuis une autre dimension à peine assez proche pour l’entre percevoir.

– Tu ne veux pas le saisir ?

Elle répondit par une autre question. Elle n’avait aucune raison de le faire, il n’y avait pas de sens à cette action. Aucun même, continua-t-elle à elle-même, monologuant sans se soucier de qui que ce soit. Pourquoi le prendrait-elle ?

Le silence bourdonnait dans ses oreilles et le temps ne s’égrenait pas semblait-il au rythme des respirations qu’elle n’avait pas besoin de prendre ici. Tout était figé dans l’attente d’un moment. Dans l’expectation qu’il arrive et jamais ne se passe peut-être.

– Pourtant tu vois bien ce qu’il y a de marqué sur le livre. Tout le monde voudrait se connaître s’il le pouvait. Imagine c’est ton histoire, TOUTE ! ton histoire !

Elle l’interrompit. Pas Elle. Elle savait qui elle était, elle savait aussi qui elle n’était pas. Même si la pièce mettait à mal ses croyances, elle savait. Peut-être qu’elle avait débuté son existence six secondes auparavant, mais ces instants avaient été suffisants pour qu’elle s’apprenne. Peut-être qu’elle existait aussi depuis six siècles, ou qu’elle avait elle-même inventé les mots siècles et secondes. Peu importait, elle n’avait pas besoin d’un livre. On ne s’apprend pas dans un livre. On apprend, on change, on s’identifie par un ouvrage. On ne s’apprend pas dedans.

– Oui, mais… se connaître « soi », vraiment. Savoir la nature même de ton existence, ta nature même en fait. Si tout cela est marqué dans ce livre, s’il contient des connaissances que personne n’a ou n’aura, ça en fait presque un objet divin, ou un dieu en lui-même ! Non ?

Un rire éclata suivie d’une réplique sombre. « Je n’ai pas de questions pour Dieu, seulement pour moi-même ». Le livre n’appartenait à rien, ni à elle, ni à la pièce, ni même sans doute à cette bordure de la réalité ou de l’univers si tant est que la réalité ait une bordure. Elle n’avait rien à demander à Dieu ou son livre. Les questions, elle les avait pour elle-même et elle les trouverait elle-même. Elle ne cherchait pas à simplement les lire. Sa réflexion et ses déductions même fausses parfois, voilà tout ce en quoi elle croyait.

Si elle était devant ce livre, et que ce livre était celui de Dieu, celui d’un dieu, alors elle avait été choisie par lui. Et si ce livre était Dieu lui-même qui résiderait dans le Soi que chacun représentait, alors avoir l’opportunité de se l’attribuer, c’était déjà être Dieu.

Elle ne croyait pas en Dieu, elle ne croyait pas en l’idée d’en devenir un, ou de devenir l’unique régent.

Elle n’essayerait pas plus d’ouvrir ce livre qu’elle ne tenterait d’arrêter cet orange et son sillage qui ne cessait de nager sous ses pieds. Elle ne tenterait pas de s’octroyer ce savoir, de devenir une déesse, le Dieu de toute chose ou même juste un peu plus érudite sur ce « Soi ». Elle n’était pas intéressée. Si elle devait s’élever, alors qu’elle s’élève au-dessus d’elle-même, qu’elle soit supérieure à sa seconde précédente, qu’elle domine son passé et qu’elle se hisse toujours un peu plus haut pour son futur. Le livre, tout improbable et intriguant qu’il soit, ne la concernait pas.

Elle se retourna comme pour revenir d’où elle était arrivée, si tant est que cet endroit d’où elle venait existât toujours, ou ait jamais existé. Mais derrière elle se trouvait juste un autre mur, à sept pas. Comme tous les autres. Sols, murs, tout était à sept pas et le livre à six. Elle était aussi improbable que l’ouvrage à la couverture tannée, se tenant sur du concret sans voler, et pourtant lévitant sans que ce soit concevable. Les stries défilaient autour d’elle et sous ses pieds, les effleurant à sept pas de distance. Et ce livre qui était là et en dessous d’elle, ou au-dessus peut-être en fait. Se repérer ne faisait pas sens. Just six et sept pas. Depuis six et peut-être un jour sept secondes.

– Peut-être qu’il faut que tu l’ouvres avant de partir.

Elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas ouvrir, ni toucher, ni songer à cette aberration. Elle voulait juste retourner sept secondes en arrière et que les six précédentes n’aient pas lieu. Elle fit un pas vers le bas et se décala en arrière. Les stries crissèrent comme les frames d’une télévision mal réglée. Ses mouvements étaient l’envers de l’envers du reflet d’un mouvement dans un miroir qui serait posé devant elle dans un angle étrange.

La réalité opérant et régissant cette pièce n’était pas logique, elle n’était pas sens dessus-dessous, elle avait retourné trois fois la cohérence avant de lui imposer ce qu’elle souhaitait. Et la réalité ici voulait qu’Elle reste dans cette pièce, alors la cohérence s’était recroquevillée dans un coin, peut-être au-delà de ce livre, et s’oubliait le temps qu’Elle était là.

La salle autant que le livre était une énigme dénue d’indices pour la résoudre. Il n’y avait personne pour l’aider, qu’elle et ces murs, qu’elle et ces stries. Seulement elle et ce livre.

– Peut-être que tu devrais poser des questions à Dieu, finalement. Pour te sortir de là.

La voix résonna encore une fois sans faire écho contre les murs, sans perturber la trajectoire des stries orange vif. Et Elle se répéta, encore une fois mais plus pour se rassurer, s’en convaincre. « Je n’ai pas de questions pour Dieu ! … Dieu ne répond pas. Jamais, et je reste la seule à me répondre. Toujours. »

– Alors créé toi un Dieu qui réponde.

C’était déjà fait. Elle s’était, au cours du temps ou de six secondes si cela importait encore, créée. Elle s’était modelée, parfois à l’encontre de ce qu’elle aurait voulu. Elle s’était créée de toute pièces, avec l’aide d’innombrables autres ou toute seule. Elle s’était, par sa seule force faite, et le seul Dieu auquel elle répondait était elle-même. Son Dieu, celui qu’elle cherchait à atteindre, c’était Soi.

Ses yeux s’ouvrirent grand. Il lui restait six pas pour s’atteindre. Elle pleura, car ses six pas la retournaient constamment tandis qu’elle luttait pour arriver à ce qu’elle cherchait le plus. Son univers n’était qu’une pièce où des gens sans s’arrêter l’accompagnaient tout autour d’elle avant de fugacement disparaître, chacun autour d’elle se croisant ou restant en des trajectoires qui jamais ne s’atteindraient. Sa réalité était une pièce close coupée du monde où elle cherchait à atteindre son Soi.

∞∞∞

Dans une autre pièce, un homme s’éveillait. Il avait mal, il était vieux, il était malade et mourant. Devant lui mais trop loin pour qu’il l’atteigne était posé un livre saint sur un pupitre. L’Ostie consacré reposait sous le titre. L’ouvrage était entouré de deux candélabres aux cierges fumants et servant de seule lumière dans la pièce aux pierres dures et froides. L’homme aux portes de sa fin, savait qu’il n’avait pas toujours été bon dans son existence. Il le savait maintenant, et il cherchait un peu de réconfort avant de partir.

Sur la couverture était marqué « Pardon ».

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