Sur un air de Jacques Brel

Et leurs lèvres se frôlent. Et leurs lèvres ne se touchent pas. Et leurs lèvres s’écartent. Pour s’apposer en douceur sur la joue de l’autre. Pour ne plus laisser place qu’à un néant suintant l’hésitation et l’espoir cent fois refoulé. Cent une fois maintenant.

Et l’air de ne jamais vouloir se promettre quoi que ce soit ils s’assoient sur le rebord de la fontaine qui orne la place de sa majestueuse présence. Lui s’aidant de sa béquille, elle ramenant sa frange sur le côté. Lui la dévorant des yeux, elle les détournant.

Et l’eau couvre leurs paroles, si jamais paroles il y a.

 Et l’eau couve leurs doux sentiments qu’ils répriment par un barrage qui se veut de plus en plus grêle, de plus en plus frêle sous les assauts incessants de ceux-ci. Mais pourtant qui résiste et s’étire à l’infini. Grande muraille de Chine qui se veut intenable.

Ils sont deux qui ne veulent finir un. Ils sont deux au milieu de deux cent et je ne vois qu’eux. Qui n’irradient pas de cette fougueuse lumière de la jeunesse. Voile diaphane, si ténue à l’instar de tout ce qu’ils osent se dire.

Et leurs mains se cherchent et leurs doigts s’entrelacent, remplaçants de ces lèvres qui restent sur la touche.

Et ils s’écartent à nouveau, pudeur infantile qui retentit. Coup de canon assourdissant. Et ils ne s’entendent même pas crier en silence, s’aimer en cadence sur le même rythme des mêmes battements de cœur. Et c’est un ballet qu’effectuent à nouveau leurs mains, qu’elles recommencent à jouer. Deux pôles sud d’aimant qui se repoussent tout d’abord. Puis l’un se change en pôle nord et les amants s’attirent. Jusqu’à un certain point qui s’étire. Une ligne infranchissable qui bloquerait tout. Maginot de la Lorraine au Finistère. Et les deux adolescents finissent par se taire.

Mon Dieu qu’ils rendent triste ce dimanche à Orly. Sans bécot.

Et ils sont deux, deux au milieu de deux cents. Deux au milieu d’une foule qui transpire l’ennui, qui transporte l’apathie. Et d’eux ne reste qu’un récif submergé. Qui s’érode, chancelle, résiste, se divise, s’unie. S’oublie. Sous cette vague ils restent deux, qui toujours en silence ne se disent rien. Et tsunami d’émotion il ose s’approcher. Son visage du sien. Sa main sur la sienne. Qui déclare, qui déclame, une ode à son nom sur fond de Seine. Et autour d’eux tout change, évolue et explose. De cette monotonie que l’on croit brisée. Et eux restent. Immuable comme une éternité.

Ils ont moins de vingt ans et en paraissent quatre-vingt. A rester, à se chercher, à ne pas se trouver. Deux vieux, aveugles et sourds qui n’ont déjà plus rien à  se dire. Comme un film en noir et blanc. Muet. Mais l’image saute, la scène change. Un tournant.

Lui se lève. Et puis elle s’en fout de sa pudeur. Soudainement. Veut l’aimer de tout son cœur. Le prend par la main, le soutient. Elle a le menton sur son épaule. Rêve.

Il n’ose y croire, qu’il a enfin le premier rôle. Et puis au final Maginot, la grande muraille de Chine, le barrage, le récif, l’ennui. Ils l’oublient. Et finissent un. Main dans la main, lèvres contre lèvres.

Ils ont moins de vingt ans, éternellement. Par un baiser. Et la foule d’adipeux qu’ils méprisaient du haut de leur resplendissante adolescence les acclame. Deux cents applaudissements qui vrombissent jusqu’au ciel en un silence paisible. Deux cents applaudissements d’un sourire, de regards qui approuvent cet acte qu’ils ne connaissent plus. Ces baisers réservés à eux deux.

La foule se délecte de cette première rejoué et laissent la scène libre autour d’eux. Bulle d’oxygène que les amoureux n’utilisent pas, préférant s’asphyxier sur la bouche humide l’un de l’autre.

 Et il danse et tourbillonne, volute de fumée lénitive sur leurs maux, leur amour. Qu’ils donnent en public. Impudique. Plus jamais. Il, lui prend le visage entre ses mains, sérieux à en crever. Il doit lui dire de lui promettre de ne plus jamais se quitter. Et elle répond d’un battement de cil. De ceux qui animent.

Rose écarlate lévitant ils se reposent. Fleur colorée entourée de fanées, la magie opère comme une poésie en prose. Le ciel gris se teinte de mille couleurs, pastel. Et tout s’illumine, tout éclate et la couleur tombe, et la couleur glisse. Aquarelle. Pour teindre la morosité de la foule couleur printemps.

Qu’ils l’ont fait devenir beau ce dimanche à Orly de leur bécot, qu’ils l’ont fait devenir grand.

e remarque enfin le serveur qui attend, sobrement. Lui aussi a dû les voir, car c’est bien plus qu’un sourire qu’il esquisse. Il doit se rappeler les jours où il était eux, à se promettre l’éternité un nombre incalculable de fois. Il doit se rappeler les jours où il était heureux, là-bas.

Et sans un bruit mais en fanfare, cacophonie d’un bonheur qui part les deux s’adossent à la fontaine, jambes contre terre. Ils sont cachés. Et le rideau tombe sur leur intimité.


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