Cette année-là

Cette année-là, tout fut interdit.

Cela avait commencé tout doucement, il y a bien des années de cela. En fait, cela avait commencé il y a des siècles, des millénaires. Mais on n’avait rien vu, rien compris. C’était sous nos yeux et jamais personne ne l’a remis en question. C’était peut-être là le début du problème, lorsqu’ils ont commencé à nous donner des droits.

C’était parfait comme plan. A moins que ça n’en fut pas un, et que l’idée ait capoté en cours de route, sans que je sache trop où. L’histoire a été interdite, c’est dur de se renseigner.

Ils avaient donc commencé par nous donner des droits. C’était plus simple pour coucher sur papier ce que les gens pouvaient faire. Parfois, ces droits étaient des obligations aussi. L’idée leurs est venue un beau jour et ils ont appelé ça « citoyenneté ». Mais ces droits étaient déjà une atteinte à la liberté. La société était déjà une atteinte à la liberté. Le devoir impérieux de se rassembler pour se perpétuer, la marginalisation de ceux qui vivaient en-dehors. Mais vivre en-dehors nous ôtait la liberté de profiter de ce qu’offrait la société. Vivre représentait peut-être déjà la première atteinte à la liberté en fait. Mais si tel est le cas, alors nommer « suicide » le premier interdit correspondait sans doute aussi à la première ironie nationale.

Parce que oui, s’ils donnaient des droits, ils ont aussi très vite donné des interdits. Et il y en a eu beaucoup plus que des droits. Il faut dire qu’il était plus facile de penser à ce que l’on n’avait pas le droit de faire plutôt qu’à lister ce qu’on avait le droit de faire. Pourtant, la liberté c’est avoir le droit de ne pas faire quelque chose. Je ne suis pas sûr de bien comprendre, je n’ai jamais eu de cours de philosophie il faut dire. Interdit aussi.

Et puis, il faut bien le dire, les droits créent bien souvent des courbes. Des gens qui sortent de cette droiture ou qui ont le plus grand mal à y rester. Parce que des gens veulent avoir plus de droits que d’autres, ou alors ils veulent juste que les autres en aient moins. Pour cela beaucoup de gens parlaient et théorisaient, terrorisaient et tuaient. Cela fut interdit au fil du temps, mais ça avait eu son effet et le droit à l’égalité n’est apparu que bien après. Ils auraient dû interdire de se sentir supérieur, mais personne n’y a pensé quand c’était le moment.

Et puis la société a évolué, alors que des gens criaient au loin que l’évolution n’existait pas et que c’était Dieu. Comme c’était dur d’interdire Dieu, ils les ont laissés faire. A la place, ils ont instauré le droit au respect de ses convictions, l’obligation donc de ne pas cracher sur celles de ses voisins. En même temps, ils ont mis l’interdiction de faire du prosélytisme. Ils ont autorisés les gens à croire à ce qu’ils voulaient et en même temps ils les ont muselés. C’était un coup de maître celui-là. Surtout que les croyances d’Etat restaient malgré tout plus légitimes que les nôtres, quoiqu’il advienne. Mais il n’aura fallu qu’encore quelques années avant que les croyances d’Etat soient elles-aussi interdites finalement.

Si la religion fut importante un temps, elle céda tout de même sa place aux considérations sociétales que les gens trouvaient plus fondamentales que celles théologiques. Ils ont dit que les femmes étaient égales aux hommes, puis ils ne l’ont pas appliqué et ont remis leurs droits en cause tout le temps. Le droit à ne pas mourir à cause de son désir de ne pas avoir d’enfant par exemple, était révoqué puis remis, en cause souvent. Parce que cela s’attaquait à la base de la société, nous perpétuer. Parce que cela donnait trop de droits à des gentes faites de courbes. Mais ces personnes se sont associées. Il n’était plus question de minorités ethniques puisque la notion de races humaines avait été interdites, mais de minorités comportementales. On ne se battait plus pour notre apparence mais pour qui on était au fond de soi. Alors à force de combats, la misogynie, l’homophobie, l’androphobie, le sexisme, la transphobie furent interdits eux-aussi. Ils faisaient ça au nom du « Progrès Social ». Mais ce progrès choquait les Conservateurs. Choquer avait été interdit l’année précédente, alors pour régler le problème, ils ont aussi interdits les Conservateurs.

Il y avait une règle fondamentale que tous connaissaient et qui était dictée ainsi : « Nul  n’est tenu d’ignorer la loi ». Une obligation citoyenne. Mais tous ces droits, ces interdits, cela faisait trop à savoir et le peuple protestait contre bien que le droit à la protestation était réprimé en attendant qu’il soit supprimé. Ils ont bien réfléchis, ou pas assez, et ils ont décidé de supprimer le droit à la différence. Tout le monde serait pareil.

C’est plus ou moins à ce moment que cela a vraiment dégénéré. Si les droits étaient des devoirs, des obligations, des interdits, ils avaient soudainement décidés que les supprimer était plus intéressant, plus simple. Ils ne réformaient plus, ils corsetaient nos acquis.

D’autres gens qu’eux avaient du pouvoir, dont certains qui auraient pu s’appeler maîtres de l’image. Ils se firent vecteurs d’une société éternellement jeune et acharnée, abrutie au travail. Obnubilés par eux, ils ont interdits d’être vieux. Il ne fallait plus faiblir, plus se raidir ni se ramollir, plus se vouter ni s’abrutir. Être vif, fringant, à coup de crèmes ou chirurgie, il fallait défier le temps pour conserver son droit de vivre. Encore une fois, le droit de mourir nous était dénié. Comme si la vie était plus impactant que la mort. Tout le monde ou presque travaille mieux sous la pression d’une date butoir, mais ils avaient tant érigés la mort en peur, en châtiment ultime, que plus personne n’imaginait vivre mieux en sachant que cela se terminerait un jour.

Personnes ne leurs a fait remarquer ces absurdités et les contresens et les paradoxes ne furent pas interdits.

Les discussions continuaient entre eux et bien qu’ils soient tous semblables, personne ne s’accordaient. Ce fut lors d’un concile pour interdire des couleurs qu’un autre cap fut franchi. Ils ne savaient lesquels choisir et autoriser encore pour nous faire croire que ce n’était pas là une énième interdiction car la grondeur montait. Ils voulaient présenter cela comme un droit, chose qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Mais ils n’arrivaient pas à se décider et ils ont à nouveau tranché. Débattre fut interdit dans toutes les institutions d’abord, dont les écoles et les universités, puis partout.

Ils avaient commencé à nous rendre égaux en se basant sur notre apparence, nous donnant des droits pour enrayer le racisme. Puis ils avaient continués en permettant à tous d’avoir sa propre persona. Mais cela était compliqués, et voilà qu’ils avaient nivelés par le bas, ôtant de nos droits la diversité. Et ce jour-là, bien que personne ne songeait plus à remettre ces choix en questions, ils supprimèrent définitivement la liberté de penser. La société reprenait ce qu’elle avait inscrit sur son corps à l’encre de ceux qui la formaient dès les premiers jours où elle avait été formée. Cela était logique pour une fois, puisqu’il n’y avait plus de droit aux tatouages depuis longtemps.

Mais interdire de débattre entraîna des problèmes car la pensée était critique par nature. Les psychologistes l’avaient défini avant d’être interdits. Et appliquer ce refus de la polémique se fit non sans mal. Des mesures furent prises comme à chaque fois. Une résolution en entraînait une autre, qui en amenait une autre et cela continuait en cascade vers les tréfonds de ce que la société n’était pas supposée être. Alors ils nous ont interdits de parler. Les gens ne communiquaient plus. Ils n’en avaient plus le droit alors que déjà ils n’en avaient plus le temps, trop occupés à savoir quelles couleurs porter, quel attitude s’apposer pour rester dans la course, quelles vitamines ingérer pour rester en forme, quelles lifting se payer pour ne plus rider. Alors la société stagna. Rien ne pouvait plus se passer. Ils ont émis des décrets personnels, au cas par cas, pour donner aux gens le droit d’utiliser des logiciels de synthèse vocale qui furent mis au point pour rester neutre en toute circonstance. Cela fut compliqué car les logiciels étaient prohibés depuis longtemps.

La société de droit était devenue une société d’interdiction. La liberté qu’elle nous avait ôtée avait fini par nous ôter toutes libertés.

La pollution fit que bientôt les gens n’eurent plus le droit de respirer, rejetant trop de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. L’atmosphère étant trop importante pour être rendue illégale, c’est notre exhalation qui en subit les frais. Ils nous donnaient des bouteilles d’oxygènes comme on donne de l’eau en temps de pénurie. Le tout était filtré, traité, et les résultats se firent rapidement sentir, on vit la nature reverdir.

Mais cela ne suffisait plus et la société n’avançait plus, ou avait trop avancé.  L’impact autour de nous avait été trop grand. Alors un beau jour ils ont à nouveau autorisé les télévisions et pour une seule émission ont rappelés les maîtres de l’image qui avaient eux-aussi fini par être mis au ban. On les rebrancha et un homme parla de sa vraie voie. C’était dur, car nous n’avions plus l’habitude d’écouter car les gens n’avaient plus le droit de s’exprimer. L’homme répéta, répéta, répéta et nous comprîmes, comprîmes, comprîmes à force d’effort.

Il n’y eut pas de retour à la liberté car elle était interdite, il n’y eut pas d’échappatoire à la société car s’échapper était interdit quand bien même la société l’était aussi. Il n’y eut pas plus de droits que d’obligations qui ressurgirent comme ils auraient dû car si tout était interdit, interdire aurait dû l’être aussi. Mais ils avaient interdit les paradoxes et les problèmes autoréférentiels.

Cette année-là, tout fut interdit. Et à la place de ce qui restait dans le tout, il n’y eut plus rien.

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