Au front

La tension s’installe. Invisible et malgré tout palpable. Spectre soyeux au service de la peur. Et même drapée du drapeau de sa nation, elle n’arrive qu’à les effrayer un peu plus.

Attente interminable, telles ces gouttes de sueur dégoulinant le long de leurs colonnes vertébrale.

Ils n’attendent plus que le signal qui leurs ordonnera d’escalader cette terre si meuble gorgée déjà du sang d’innombrables autres. Qui leur ordonnera de courir. Qui leur ordonnera de crier, de hurler. Qui leur ordonnera de ramper, de tirer, d’assassiner. Qui leur ordonnera de tuer. De mourir. Pour leur pays, mourir.

Et le signal n’arrive pas. La tension monte encore, draine peu à peu l’énergie de tout un chacun, sape le moral.

Alors de ci de là on pose son casque, lâche son fusil contre la paroi humide de la tranchée. On le lâche comme une délivrance. Un peu de répit avant de tuer encore et encore. De vomir et sangloter la nuit. D’espérer revenir vivant pour juste admirer un nouveau lever de soleil, pouvoir envoyer une dernière lettre avant longtemps à sa belle.

Ces armes tenues fébrilement, comme un espoir qu’elles nous rendent invincibles, redeviennent inertes.

Puis comme si le lancinant silence s’ennuyait de lui même, le bruit caractéristique d’un obus sifflant dans l’air le perce. Le sifflement annonciateur de mort s’éloigne, bientôt remplacé par un autre, et encore un autre.

Chacun remets son casque, reprend son fusil. Certain rangent leurs dés, d’autres embrassent leur médaille, récitant une dernière prière silencieuse.

Puis le silence. Qui fait monter l’adrénaline. Qui fait monter l’angoisse. Et le signal.

L’instinct primitif resurgit, les cris bestiaux meuglés se mêlent les uns aux autres.

Ils vont casser de l’ennemi.

Le martelage idéologique a fonctionné, comme toujours. Inhibant toutes pensées de ce troupeau envoyé dans les tranchées. Il exacerbe leurs haines que le son du sifflet a ravivées mieux qu’une bûche sur des braises. Ils arrête de réfléchir. Après tout ils va casser de l’ennemi.

Troupeau de bête en furie, ils charge. Les plus rapides ont déjà coupés les premiers barbelés et continuent d’avancer encore plus loin. Ils se terrent dans la crevasse qu’une explosion a formée. Ils tirent, une fois. Deux fois. Et reprennent leurs courses. Ils était cinquante sur cet assaut ; ils n’est  déjà plus que vingt. C’est assez.

Ils sont déjà dans la tranchée adverse. Assénant coup de pelle et de crosse au hasard. Faisant leur devoir.

Ils rentreront – peut-être – victorieux et seront auréolé d’une gloire factice, ternie de sang depuis longtemps sec. Assaillis de commentaires affables de leurs supérieurs ils reprendront confiance. Jusqu’au lendemain.

Car le lendemain tout reprendra, tout recommencera.

Car demain encore ils attendront, car demain encore ils angoisseront. Et car demain encore ils vont vomir et pleurer, cauchemarder. Tel le triste quotidien dont ils ne peuvent se défaire, telle cette réalité qui les accompagnera jusqu’à leur lit de mort. Car jamais leurs pensées ne pourront se défaire de cet enfer là-bas, au front.

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