Sempervirent

Nouvelle écrite dans le cadre du concours de création du CROUS, édition 2019/20, thème : Alchimie.


Sempervirent

Atrahasis était jeune. Suffisamment pour croire qu’il allait révolutionner la discipline dans laquelle il venait d’être diplômé, mais plus assez pour ignorer que cela ne se ferait pas sans travail. Il savait que le bureau dans lequel il se trouvait serait son seul environnement pour les jours, les mois, les années à venir. Il n’allait côtoyer que cire de chandelles, parchemins, craies et signes cabalistiques pour au moins une vie. Plus s’il réussissait. Et Atrahasis était certain de pouvoir réussir. Il allait être celui dont le nom serait à tout jamais accolé à l’alchimie, indissociable comme l’étaient le cuivre et l’étain dans l’airain.

Il allait achever la quête alchimique.

D’abord il mettrait au point l’élixir de longue vie, prélude nécessaire à la réalisation de ses objectifs. Ensuite il irait chercher la panacée pour guérir le monde de ses maux. Et lorsqu’il aurait accompli tout cela, il s’adonnerait alors au grand œuvre. Grand certes, mais bassement matérialiste à ses yeux, et c’était la raison pour laquelle il ne souhaiter s’en charger qu’à la toute fin. Afin que les hommes ne perturbent pas les dieux, il garderait pour lui-même le secret de l’immortalité lorsqu’il l’aurait découvert.

Atrahasis était sûr qu’il réussirait, et c’est habillé de ce manteau de certitude qu’il s’assît à son bureau pour s’atteler à ses recherches, entre un alambic et une fenêtre pas encore conquise par la poussière des incunables qui recouvraient le mur. Les livres bigarrés le regardaient avec bienveillance, bien qu’un peu narquois face à l’assurance du tout jeune alchimiste. Mais Atrahasis ignorait leur condescendance, due à ceux qui avaient formé des cohortes de savants avant lui. Il serait le dernier d’entre eux et le premier à véritablement pouvoir se réclamer du titre d’alchimiste.

Il étudia frénétiquement tout le jour, compulsant les ouvrages qu’il possédait, élaborant de premières théories à base d’ellébore, selon les traités de Théophraste. Il fut si ardemment pris dans ses études que la nuit noire le fit sursauter lorsqu’elle recouvra la maigre lueur des bougies qu’il avait inconsciemment allumées. Il calcula rapidement l’heure qu’il devait être selon la position des étoiles et décida de dormir sur place, nullement gêné par l’austérité du dossier de bois de son siège. Il s’endormit d’un sommeil bercé de rêves de grandeur égoïste, où il s’élevait jusqu’aux dieux, s’extirpait de sa condition humaine en leur laissant son héritage en legs tel un patriarche bienveillant envers ceux qu’il domine.

Il rêvait de celui qu’il serait, bientôt. 

Il n’avait pas remarqué que les chandelles avaient déjà été changées plusieurs fois au cours des jours qui venaient de s’écouler. Atrahasis avait travaillé toute une semaine durant, trop absorbé dans ses études pour ressentir la fatigue ou la faim, et son corps s’en était accommodé, se repaissant de la nourriture intellectuelle que son esprit lui avait continuellement offerte.

Les mois passèrent et les semaines formèrent des années, puis des lustres. Le jeune homme n’était plus tout à fait jeune, et ses recherches piétinaient. Il avait dû rapidement admettre que sa tâche serait plus ardue que ce qu’il s’était imaginé, mais il n’avait pas abandonné pour autant. Au contraire, chaque œuvre, chaque expérience qu’il réalisait le rapprochaient de son but premier. Le désespoir et l’impatience lui restaient aussi inconnus que la neige au désert. Seule l’humilité l’avait pénétré un peu, ouvrant la voie à la sagesse qui l’élevait. S’il s’était vu au-delà des hommes, il n’en restait encore qu’un.

Les saisons défilaient sempiternellement contre la fenêtre de son bureau. Le vent, la pluie battante ou le pépiement des oiseaux louant le renouveau n’arrivaient à le faire décrocher de ses recherches. Atrahasis s’était ceint d’une imperméable concentration dans laquelle la nature et le monde extérieur ne pouvaient pénétrer. Une université s’était construite autour de son étude quand on avait compris qu’on ne saurait l’en déménager, mais Atrahasis l’avait à peine remarquée, tout comme il n’avait pas bronché lorsque les ouvriers étaient venus rénover son office, grondant juste lorsqu’ils passaient avec trop peu de déférence auprès de ses ouvrages valant désormais mille fois leurs salaires. La faculté avait ouvert et il avait accepté d’y donner des cours, en échange du gîte et du couvert. Des cours de botanique.

On lui avait proposé l’historiographie, mais il avait décliné. Cloîtré dans sa pièce depuis des décennies, il n’avait pas vu le temps défiler et ignorait tout des évènements qui s’étaient déroulés sur le demi-siècle précédent. Il avait préféré un sujet qui ne lui demandait que peu d’investissement, afin qu’il puisse continuer à se consacrer à ses recherches desquelles il ne savait se détourner.

La quête alchimique à laquelle il avait décidé de dédier sa vie était devenue le centre névralgique de son existence, la seule chose qui lui importait. Une obsession dont il ne pouvait désormais plus se départir, ayant par trop investi dedans. Pourtant, il lui semblait que c’était hier, ou avant-hier qu’il s’était mis à étudier, bien qu’une copieuse barbe désormais striée de gris et de nacre lui couvrait les joues. Atrahasis avait laissé sa jeunesse loin derrière lui sans même s’en rendre compte, et sans qu’il n’en ressente le moindre regret.

L’université autour de lui prospéra et perdura, et peu à peu l’alchimiste ne fût plus dérangé pour dispenser ses cours. Ses inestimables connaissances n’étaient plus enseignées. Non pas qu’elles soient dépassées, mais elles devenaient datées et les étudiants désiraient se concentrer sur des œuvres plus modernes. Les doyens, qu’Atrahasis détrônait tous, décidèrent de le laisser habiter au sein de l’université. L’homme et sa chaise faisaient partie des meubles, au même titre que sa bibliothèque et ses pierres. Le peu de gens qui le côtoyait encore se mit à l’appeler Sempervirent, car il était encore vigoureux malgré un âge avancé que personne ne parvenait à estimer.

Atrahasis, Sempervirent, ne vit pas arriver l’électricité ni sa fille l’électronique. Il s’en accommoda seulement comme de toute chose, comme des voitures, des avions, des HLM, des philosophes prêchant la mort des dieux, et comme de la disparition et du remplacement de son entourage par un autre, encore et encore.

Sans s’en apercevoir, Atrahasis avait vieilli sans subir le Temps qui l’avait semble-t-il oublié.

Les années passèrent, encore, inarrêtables, inébranlables dans leurs avancées comme Atrahasis était dévoué à son art. Son surnom devint son nom, plus adapté que jamais, car il avait commencé à fusionner avec sa chaise, de laquelle des branches bourgeonnantes avaient recommencé à pousser. Des feuilles de lierre se mêlaient désormais à sa barbe verdie de chlorophylle et s’enroulaient autour de son corps. Et de cela aussi il s’en accommoda : ne plus pouvoir se lever, bouger.

Il en était à son douzième siècle d’existence en tant qu’homme lorsqu’il réalisa que l’université qui l’entourait avait disparu. Elle n’était plus que ruines que l’on avait mises sous une immense cloche pour isoler l’être qu’on ne comprenait pas, et qui tantôt avait effrayé, tantôt fasciné, mais qui était demeuré aussi indéchiffrable que l’objet de ses recherches. La cloche elle-même, immense et autrefois transparente, était sale et ébréchée, fendue par le manque d’attention et d’entretien.

Sempervirent regarda autour de lui, bougeant les yeux pour explorer le paysage. Il n’y avait plus rien au-delà de l’emprise de plexiglas qui l’isolait du reste du monde. Il n’y avait plus qu’une terre qui peinait à verdir au milieu des vestiges d’une humanité désormais disparue.

Soudé à sa chaise de gros bois redevenue chêne, l’homme-bois ne sut comment réagir lorsqu’il comprit qu’il avait trouvé pour lui-même l’immortalité il y a des années de cela.

Il avait oublié de vivre autant que la mort l’avait oublié, n’osant sans doute pas le déranger et briser sa si merveilleuse concentration.

Pour la première fois depuis le début de son éducation, Sempervirent se permit sciemment de ne pas étudier. C’est à cet instant et sans prévenir que le Temps le cueillit.

Atrahasis était vieux.

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