(R)évolution corporelle

 

Il était vieux pour un client de salon de tatouage, du moins par rapport à la moyenne d’âge des habitués. Le tatoueur pourtant l’accueilli comme une vieille connaissance, ce qu’ils étaient après tout. Voilà plus de dix ans que l’un fréquentait l’établissement de l’autre, que l’un gravait le corps de l’autre. C’était la touche finale aujourd’hui, demain le tatoué changeait de travail, il lui avait dit. Il avait réussi à se reconvertir à cinquante ans passés. Un exploit dans la conjoncture actuelle. Et pourtant, cela n’avait rien d’étonnant quand on connaissait la personne. Du moins aujourd’hui cela n’avait rien d’étonnant aux yeux du tatoueur.

Il n’en aurait pas été pareil une décade ou presque deux en arrière. Un bon trentenaire, en open-space, raie à droite et manches de chemise bien boutonnée. Ce n’était alors même pas monsieur tout-le-monde, c’était monsieur quelconque. Quel choc le tatoueur avait vu quand il était venu prendre connaissance des tarifs du salon. Des comme ça, il faut dire qu’il en voyait peu. Il n’en voyait pas, jamais pour être plus précis. Mais voilà, le fonctionnaire bedonnant qui faisait du footing toutes les deux semaines ou trois pour avoir bonne conscience était entré dans sa boutique. C’était un client comme tout le monde, ou presque.

Il avait en tête quelque chose de grand. Pour lui, sa peau. Une révolution corporelle comme il en parlait à mi-voix. Il n’osait pas trop. Peu de goûts, une conjointe, un enfant d’un autre mariage, le tatoueur l’avait appris plus tard cela. L’homme qui était assis derrière ce bureau, côté payeur, il voulait se faire recouvrir le corps d’une chaîne. Morcelée. Il finirait par les poignets. Il ferait cela sur des années, il économiserait, et selon des circonstances. Il ne voulait pas trop encore en parler, le projet était jeune. Il avait alors regardé l’artiste avec des yeux implorants, à mi-chemin entre l’espoir fou qu’il ne puisse pas et celui encore plus irréel que ce soit concevable. Pauvre de lui, ça l’était.

Ils ont pris rendez-vous pour le premier dessin quelques semaines plus tard, trois chainons sur l’épaule, énormes, de la clavicule à l’omoplate, l’un droit, l’autre cabossé, le dernier ouvert. Tout est parti de là, c’était le début d’un grand changement dans la vie de cet homme. Un grand changement qu’il allait opérer par petite touches, parce qu’il ne pouvait pas tout chambouler, trop d’acquis, de contraintes, d’obligations. Les crédits, la voiture, le travail, la femme, l’ex-femme, l’enfant, le chat, les parents, la société. C’était tout cela que représenteraient ses chaînes. Et une par une il allait les briser.

C’était bête, mais ça lui tenait à cœur. Il voulait changer, peu importe le temps que ça lui prendrait. Il n’allait pas pour autant devenir junky squatteur homosexuel ou vendeur de portes clés sur les ponts de sa ville, ni se reconvertir vers une profession artistique, ni rien. Il allait changer en conservant ses acquis. C’était une (R)Évolution, la sienne.

Le premier de ses changements fut tellement simple. Si bête que ça changeait énormément pour lui. Son entreprise, son open-space étouffant pratiquait le « Casual Friday ». Lui venait toujours dans sa même chemise blanche, sa même cravate nouée, il travaillait, il n’était pas à même de fantaisies vestimentaires. Ce vendredi il le fut, sobrement mais il le fut. Un t-shirt noir. Monsieur quelconque, travailleur anonyme assidu, vint en t-shirt. Quand l’homme l’avait raconté au tatoueur, ce dernier avait écarquillé grand les yeux. « Ça ? Un changement ? Cet homme est-il sérieux vraiment ? ». Mais aujourd’hui que le tatoueur connaissait bien la personne, il saisissait la portée de ce changement. Trente années de rang, d’études, de travail sans un pas de côté. Ni se faire bien voir des patrons, ni s’en faire mal. Ne pas se faire voir. L’invisible s’était rendu visible, du type pub sur grands boulevards avec néons clignotants et diodes flashy. Pour un t-shirt noir, ça en faisait des responsabilités. L’homme était presque sûr que c’est à ce jour que son patron avait enfin appris son prénom.

Le tatoueur respectait l’homme. Pour son courage, distillé à travers les ans bien sûr, mais quel courage, quelle résolution. « Je ne peux pas tout foutre en l’air, alors je vais changer ma vie une brique par une brique. Et vous imaginez le nombre de briques dont j’ai pu amasser dans ma vie pour en faire un cocon confortable de quotidien similaire. Et bien imaginez que chaque goutte d’encre dans ma peau, c’est une brique que je bouge. » Lui avait-il dit au second rendez-vous, plusieurs mois après le premier. Il lui fallait encore du temps pour se résoudre à se bouger, à faire changer les choses dans son existence. Cette fois-ci, la chaîne morcelée se déroulait autour de sa cuisse, de son genou. Le tatoueur avait oublié quel côté.

Les jambes en second lieu, parce que sa seconde (R)Évolution était apparue dans son privé. Lui qui n’avait jamais fait de festival, de manifestation, lui qui n’avait jamais participé à quelque chose de plus grand que lui par sa propre volonté ; il était allé à la gay pride. Il ne l’était pas, homosexuel, mais dans sa famille, son entourage, on était très réglo. « On les aimes bien hein, mais j’apprécie pas qu’ils s’affichent ». Cette marche où il participait, c’était son insulte à ces bien-penseur contre lesquels il n’avait jamais eu un mot plus haut que l’autre. Il ne s’autorisait pas les jurons, pour son fils et son image, et là il marchait devant tous ses amis l’index en l’air juste pour leur dire qu’il ne pensait pas comme eux. Ce n’était pas méchant, vindicatif, mesquin, c’était sa manière de s’affirmer dans ses choix de pensées qu’il avait toujours tut. Il s’était même fait de bon ami(e)s à ce rassemblement. Il avait ri en détaillant la tête de sa conjointe et de son père quand il les avait invités à diner.

Le tatoueur aimait bien cet homme. Il était tellement simple. Il avait si peur quand il avait passé le pas de la porte. C’est ce jour-là qu’il lui avait alors dit son âge. Trente-huit ans. « Je commence à vivre ». Le tatoueur était presque triste, car cet homme devenait son ami. Un ami qui a perdu trente-huit ans de sa vie, ça rendrait tout le monde triste. L’homme l’avait bien vite démenti. Il n’y avait rien de triste, et ces presque quarante années n’était pas perdues ! C’était juste le temps qu’il lui avait fallu pour savoir et décider quoi faire. Ces trente-huit années, elles lui étaient précieuses.

Parfois, les deux hommes se voyaient en dehors du salon et de l’encre. Cela faisait alors quatre ans qu’ils se connaissaient, ils s’appréciaient beaucoup. Le corps de l’homme se couvrait progressivement de toutes ces chaînes brisées, c’était son carcan qu’il remontait à la surface pour le malmener. Des fois l’homme s’excusait de ne pas venir plus souvent, d’être lent dans ses modifications. Il avait dû prendre un nouveau crédit quand sa voiture était tombée trop en panne pour qu’on puisse la réparer et la semaine précédente, ils avaient dû faire piquer le chien. Des dépenses imprévues, auxquelles s’ajoutaient celle du nouvel animal qu’il avait réservé pour l’anniversaire de sa conjointe. « On ne parle pas travail s’il te plaît » avait été la réponse du tatoueur, sa manière de lui dire de ne pas s’en inquiéter.

Il alla au travail en vélo, il se remit au sport doucement, il visita des lieux inédits de son pays quand il avait les moyens de s’y rendre, il changea sa manière de s’habiller quotidiennement, abandonna la cravate au travail. Il se fit tatouer le cou le jour où il changea drastiquement de coupe de cheveux. Deux énormes révolutions en une ! Elles étaient visibles. Pour la première fois, autrement que dans son intimité, il montrait ça aux gens qui le fréquentaient. Ça avait jasé à l’open-space. Monsieur quelconque veut Devenir ! Monsieur quelconque veut se faire remarquer ! Et puis tout le monde avait déjà remarqué ses airs de voyous ! Que de ragots pendant des semaines, des rumeurs qui nuisent des bruits qui courent, des probables aux clichés désolant. « Il en a sur tout le corps » « Il mène une vie de débauche » « Je parie que sa femme l’a quitté à cause de ça » «  C’est pas de son âge » « Je crois même qu’il se pique » « Il a le SIDA avec toutes ces aiguilles vous croyiez ? » « Probablement ». Puis tout le monde était finalement passé à autre chose, comme toujours. Et comme l’été s’installait, il avait remonté ses manches où reposaient ces chaînes déconstruites, mises à mal. Oui, il en avait sur tout le corps, ces tatouages, c’était sa catharsis personnelle, son tatoueur, c’était son psy mais en moins condescendant.

Son dernier tatouage, celui qu’il faisait aujourd’hui, c’était le symétrique de celui à gauche. Un bracelet de menottes, cabossés, dézingué, déglingué, ouvert, arraché. Comme si un monstre l’avait rompu en essayant de le faire imploser. C’était la touche finale à ces chaînes qu’il faisait apparaître pour s’en débarrasser. Son corps tout entier en était couvert, des gros chaines, des fines, des maillons qui pendent, des abimés et d’autres qui résistent. Mais toutes désolidarisées entre elles. Ce n’est plus sa prison, son quotidien, c’est Lui.

Lors du précédent rendez-vous, le tatoueur lui avait proposé de contacter un magazine de tatouage, il avait un ami y travaillant que l’homme intéresserait. De trente-huit ans à ses cinquante-quatre, se faire encrer la peau pour y faire disparaître l’image de monsieur quelconque. L’homme avait dit oui, et sa barbe grise qu’il arborait depuis quelques mois autour des lèvres, sa chemise usuelle un peu ouverte et les manches repliées pour voir les tatouages avaient fait même la couverture. Un dossier sur lui, en interview et photos, croquis du tatoueur et résultats.

C’était le dernier rendez-vous, la dernière goutte aujourd’hui. Il avait changé sa vie de place, une brique par une brique. Tout doucement, sans s’emporter, sans se faire aliéner. Et demain, il commencerait son nouveau travail. Passé le demi-siècle, il en avait eu bien assez de son open-space quelconque, il avait changé de cap pour quelque chose de plus social. Et le tatoueur qui avait vu l’homme reprendre sa vie en main sourit quand ce vieux client lui annonça qu’il devenait éducateur.

2 réflexions sur “(R)évolution corporelle

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s