Et de neuf (partie 2) : Le rôle du lecteur.

Lire, pour le vrai lecteur, ne serait-ce pas traduire une langue autre en la sienne.

Robert Sabatier

.

.

Voilà de quoi commencer un article : une citation à laquelle je n’adhère pas.

Umberto Eco, dans ses ouvrages comme Lector in Fabulae, parle de Lecteur-modèle. Une vision fantasmée du lecteur qui serait le parangon de ce qu’il doit être. Il parle de même du fait que l’auteur pourrait idéellement choisir ses lecteurs. Quand bien même ces deux figures n’existent pas comme le dit l’auteur lui-même, quelle vanité ce serait là.

Si je me permet de citer, sans doute pour la dernière fois, du Harry Potter (je n’aime plus J.K. Rowling, qu’on me pardonne) : « La baguette choisit son sorcier », dit Ollivander. Et si la baguette est le lecteur et le sorcier est le français le livre, alors toutes celles et ceux ayant lu la septalogie, savent qu’on n’arrive à rien lorsqu’on inverse cet ordre des choses. À mon sens, le lecteur choisit son livre, choisit de le lire.

Mais avant de partir plus loin sur notre grande question :

Quel est, ou serait, le rôle du lecteur ?

Il nous faut répondre à deux plus petites questions, que sont :

  • Qu’est-ce que lire ?
  • Qu’est-ce qu’un lecteur ?

J’adore les définitions, donc je vais vous en fournir ici et maintenant même. Comme toujours, les sources seront en fin d’article pour les intéressé.e.s ! Lire, donc, c’est interpréter des signes, décoder des configurations, et y mettre un sens. Et bien oui, parce que l’écriture est avant tout un outil arbitraire permettant de retranscrire, selon des codes, l’oralité de la langue qui est notre vecteur principal de communication. Le lecteur (ou la lectrice, évidemment), serait donc celui qui lit pour une œuvre circonscrite. Ce que j’entends par circonscrite est un ouvrage terminé, séquencé ou non (un roman publié en chapitre chaque semaine ou tout de go, par exemple), excluant ainsi pour les besoins de l’article du terme de lecteur la lecture de conversations instantanées par exemple, ou encore celle de fora.

Maintenant que nous avons nos bases, allons plus loin.

Le lecteur donne corps à l’œuvre

Ce que j’entends par là est un point tout simple, mais par lequel il faut débuter : sans public, une œuvre n’existe pas. L’auteur.e peut bien sûr être son propre public. Mais si une fois écrite, créée, l’œuvre est sitôt oubliée, reléguée dans les limbes d’un disque dur, alors elle restera à jamais incorporelle. Son existence ne fut que temporaire, éphémère, le temps que les mots ou les idées s’inscrivent sur votre support.

Je pourrais prendre à témoin l’abondante littérature associative LGBTQ* qui existe, en français comme en anglais comme dans beaucoup d’autres langues. Pourtant, celle-ci n’est pas utilisées, mise à profit. Personne ne s’en empare réellement. Cette littérature n’a au final, pas de corps. Elle n’existe quasiment que par et pour elle-même.

C’est pour cette raison que les lecteurs et lectrices sont nécessaires. Ils font exister l’œuvre par leur simple acte de lecture.

Le lecteur interprète l’œuvre

Si lire donne un corps, lire permet aussi de donner un sens.

(Je n’ai pas encore lu la mort de l’Auteur de Roland Barthes, alors qu’on me pardonne si je fait ici l’impasse ou la redite de ce qu’il a déjà pu dire.)

Nous pouvons nous accorder sur l’auteur en tant que démiurge de l’œuvre. Il la créé, il la façonne, il en pense les tenants et aboutissements interne, mais il ne peut réguler comment les lecteurs et lectrices abordent et perçoivent l’œuvre. Un lecteur arrive avec un bagage culturel qui lui est propre afin de saisir et apprécier (dans le sens de juger) l’ouvrage. L’auteur ne peut influer sur ce bagage, ou alors seulement d’une façon marginale, par exemple au travers de ses autres productions si le lecteur décide de toutes les lire.

Le sens d’une œuvre, s’il est amorcé par l’auteur, n’apparaît que dans la lecture collective qu’en fera un public. Des interprétations divergentes pourront voir le jour, mais elles seront faites de par le passif des lecteurs.

Il faut rappeler que même si un ou une autrice créé quelque chose d’ouvert, toutes les interprétations ne restent pas pour autant possibles. L’auteur conserve, entre autres, les droit de s’exprimer sur son œuvre, de l’expliciter, ou encore de contredire ce qu’on en dit. L’œuvre appartient à l’auteur qui y met une intention (intention qui ne peut être que prêtée, supposée la plupart du temps, tandis que la réputation de l’œuvre appartient et est du fait des lecteurs.

Un type d’ouvrage illustrant particulièrement l’idée que c’est le lecteur qui donne le sens, dans les bornes qu’aurait créé l’auteur, ce sont les Livres dont Vous êtes le Héros. Ces livres en sont tout autant qu’ils sont des jeux, inspirés des jeux de rôles. Des jeux qu’on explore, dont on créé la trame de par nos actes et nos choix, nous rendant acteur et non plus simple lecteur sur le moment. Qui plus est, ces livres furent pour moi des expériences collectives, avec un sens collectif, puisque je les lisais seulement avec d’autres ami.e.s, et jamais seule.

Le lecteur prolonge l’œuvre

Les œuvres desquelles je parle de manière générale ont été dès le début de cet article considérées comme circonscrites. Toutefois, ce n’est pas le cas de l’action du ou de la lectrice. Le livre, ou autres, est un premier jalon que peut développer le ou les lecteurs par différents truchements.

On peut la citer, qui la fera coexister au sein d’autres corpus. Ces citations peuvent être littérales ou bien ranger dans la catégorie de l’hommage. On peut aussi l’analyser, ce qui donnera un ou des sens, ou bien des clés pour en déceler un. Cette analyse participe, comme la citation, à donner un corps supplémentaire, même si encore plus circonscrit, à une œuvre.

Enfin, bien que cette liste soit loin d’être exhaustive, on peut créer dessus. On parle souvent de fandoms, ces communautés de fans qui débattent, théorisent… et écrivent eux-mêmes avec comme point de départ une œuvre. C’est le lecteur qui devient à son tour auteur.

Un, ou des lecteurs ?

On peut opposer la figure du lecteur passif, à celle du lecteur passif (cf paragraphe précédent). Ni l’un ni l’autre n’a plus de valeur que son pendant. Le lecteur passif pourrait être qualifié d’autotélique, c’est-à-dire que la lecture se suffit pour lui à elle-même. Il donne corps à l’œuvre, il lui donne un sens qu’il ne partage avec personne d’autre que lui-même, et son acte s’arrête ici. Le lecteur actif, quant à lui, prolonge l’œuvre comme j’ai pu en parler. Toutefois ce n’est pas forcément je pense pour produire, mais avant tout pour engranger des idées, des questions, voire parfois des réponses.

Bref.

Le lecteur est nécessaire à l’œuvre, quelle qu’elle soit. Sans lui, elle n’est que fantôme éthéré, tout comme sans lecteurs, les articles de ce blog resteraient ineptes. Se pose peut-être la question de savoir si un sens collectif et un corps sont forcément à rechercher, ou si la création aussi, ne pourrait pas parfois rester autotélique.

Bosi-e.

P.S : Oui, cet article arrive après 2 ans, et alors ?
P.P.S : Le terme « œuvre » intervient 20 fois dans cet article. J’aurais peut-être pu trouver quelques synonymes…
P.P.S : Petite mise en musique du poème de Baudelaire Au lecteur, par Mylène Farmer.


Bibliographie :

  • Lecteur passif ou lecteur actif ?, sur le site Touche pas à mes bouquins
  • La fin de l’opposition lecteur passif – lecteur actif ?, sur le site de l’Institut Numérique
  • Le rôle du lecteur d’après Umberto Eco (cours), de Etienne BOILLET
  • Ma tête et ses réflexions, toute seule comme une grande. Ça vaut ce que ça vaut, mais j’ai un Master, faites moi confiance !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s