Speedwriting #1 (518 mots)

Thème : Mer de nuages

Contrainte : Tous les textes doivent commencer par : « Mon meilleur ami lève son pistolet vers moi et me vise. »

Mon meilleur ami lève son pistolet vers moi et me vise. Je ne vois pas son arme. Je ne vois plus le paysage. Je ne vois plus rien, comme assourdie par une brume entêtante, comme au sein d’un brouillard trop épais pour simplement avancer. Et pourtant le ciel reste là. Un ciel blanc, laiteux, couleur de peau d’un anémié. Je me demande si je pourrais le toucher si j’arrivais à lever mon bras.

Il me crie dessus, les deux mains sur la crosse je crois. Ses bras tremblent, je le perçois aux ondulations qu’il provoque dans cette mer de nuages ouatée qui m’englobe. Un lit de mort, un linceul alors que je ne suis pas encore morte. Il hésite à tirer, chien reculé et doigt effleurant la gâchette. Je ne sais même pas pourquoi il me vise.

Mes pensées dérivent et se perdent, un radeau sur des rapides, naviguant aveugle à vue. Elles se confondent avec ce blanc quasi-immaculé dans lequel je gis, elles glissent vers une torpeur infinie, un sommeil d’éternité où les sens et les rêves n’ont plus leur place. J’oublie qui je suis, je ne sais plus comment je m’appelle.

Mes yeux se ferment mais le blanc subsiste, comme greffé à mes paupières ou tatoué sur mes iris. Le noir m’est refusé. Je me sens fondre dans un abime qui n’est même pas là jusqu’à ne plus rien sentir. Un bruit de tonnerre résonne, bouscule ma dissolution, me ramène là d’où je ne savais plus que je venais.

Mon meilleur ami a tiré, et la mer de nuages s’évade, s’échappe. Ses chapes se dispersent sous le grondement de l’arme, face à l’explosion du canon. Je retrouve mes sens au fur et à mesure que je sens un liquide chaud couler sur ma poitrine. L’odorat revient en premier, la poudre brûlée qui agresse mes narines. Puis les couleurs ensuite. Ma vue est toujours brouillée, mais cette fois d’un rouge carmin. Du sang. Qui n’est pas le mien. Je ne comprends pas.

Mon corps enfin se réveille, et la douleur, celle qui n’arrive qu’aux vivants, celle qui ne m’atteignait plus, anesthésiée que j’étais. Je hurle et je m’entends hurler. Un nouveau coup part, tonitruant et inattendu, rapidement suivi d’un troisième. Je ne suis toujours pas touchée. J’ai mal. J’ai mal à mon épaule, à ma joue, j’y sens le vent, qui disperse le voile incarnat de mon propre deuil de devant mes yeux. Je crois que je saisis.

Mon meilleur ami a toujours le pistolet levé mais il ne me vise pas. Il vise le monstre qui nous a surpris, qui tentait de me dévorer sans que je ne puisse y réagir d’aucune façon. Je dois être lamentable à voir, mais je ne suis pas morte. Je me laisse tomber à genoux dans un lit de feuilles d’automne, soulagée de me souvenir où et quand je suis, qui aussi.

– Putain de goule de merde ! Il n’était pas censé y en avoir ici !

Le pistolet s’est abaissé, il y a un cadavre dans mon dos. Je soupire. Je me souviens pourquoi je déteste mon job.

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