Ride / Balade

Inktober 2019, jour 28. 

Ride / Balade

Le vent sifflait dans ses écailles et ses plumes. Elle s’était propulsée haut dans le ciel incarnat et cherchait du regard le dragon. Elle le trouva et s’élança à sa rencontre, utilisant les courants anabatiques des vallons pour rattraper le monstre aux ailes puissantes. La forestière le ressentait alors qu’il était toujours loin devant elle, elle pouvait éprouver la peur qui étreignait le dragon.

Il fuyait.

Il fuyait un danger que sa toute puissance ne savait égaler. Il volait au loin d’une menace qui le terrifiait. Liudmilla ne pouvait imaginer un monstre capable de terroriser le gardien de l’abbaye. Elle ne pouvait plus imaginer la peur tout simplement.

L’enfant laissa vagabonder un instant ses sens et fut surprise de l’acuité totale que lui conférait la cape. Elle pouvait discerner chaque recoin du sol en-dessous d’elle et ressentir ceux qui le foulaient. Elle voyait sans comprendre chaque acteur s’organiser avec comme point de rendez-vous la créature de chair qui sortait du sol et du sang.  

Liudmilla donna un coup d’aile et réduit de moitié la distance qui la séparait du dragon. Elle devait se dépêcher.

¤

La machine écrasait le terrain, le remodelant comme l’aurait fait un enfant jouant avec de la glaise. Les nains sourds se baladaient dans tout le royaume sans trouver quiconque capable de les arrêter. Ils se gargarisaient de leur ingénierie supérieure et invincible. Et cette arrogance les encourageait à pousser le cœur artéfact toujours plus loin, puisant toujours plus d’énergie dedans. Ses anneaux tournaient si vite qu’ils n’étaient désormais plus qu’un fin bourdonnement incessant, le cobalt rendu invisible par sa vélocité. Et le géant de fer accélérait.

Il rasait tous les villages qu’il rencontrait, Gerza n’ayant été que le premier d’une longue liste. Les nains se dirigeaient initialement vers Novizad, mais ils avaient été redirigés vers un col où une force insignifiante avait tenté de les arrêter. Ils les avaient écrasés et continué dans leur nouvel axe, en direction d’Ofenpesth, un ordre de la montagne leur était toutefois parvenu et ils avaient à nouveau bifurqué avant de pouvoir atteindre la capitale politique du royaume. Ils allaient désormais en direction du nord-est où devait se trouver un ennemi à leur mesure, un opposant qui prouverait que personne ne pourrait les arrêter.

Les nains poussèrent encore leur machine pour accélérer, sortant de sa carlingue des mandibules acérées et des canons aux diamètres improbables. Au loin se distinguait un ciel rougeoyant, annonciateur d’un combat à venir.

¤

Sleyzick menait son armée de magicien conscrits. Il les regardait avancer en contrebas de la butte où il s’était posé avec Jarosz. Il n’avait pas eu le temps de les former, de les entraîner et les endurcir, et il devait se retenir pour ne pas cracher sur cet ersatz d’armée qui ne savait même pas tenir le rang. Le général méprisait l’armée d’apprentis érudits qui pourtant le menait vers une victoire quasi-certaine et une épopée à la mesure de sa vie toute entière.

Les apprentis étaient tous fatigués des journées de marche qui leurs avaient été imposées. Ils s’étaient comme un seul homme paralysé lorsqu’ils avaient entendu le mugissement d’une bête terrible qui naissait quelques minutes auparavant. Le vieux soldat avait alors fait se rassembler ses troupes dans une clairière. Les éclaireurs qui revenaient du nord-est étaient déjà en train de monter des portails de téléportation vers l’endroit sécurisé le plus proche du monstre et le plus dégagé.

– Gamins, la balade est finie, cria le général. Le moment est venu de prouver votre valeur, votre dévotion à votre royaume, et de prouver que vous avez des couilles.

Chaque apprenti avait entre seize et trente ans, et chacun avait ses yeux braqués sur le général qui se délectait de son audience. Il gravait chaque visage et chaque corps dans son esprit. Morts, ils deviendraient les fondations de sa renommée et de sa gloire, et le général estimaient qu’il leurs devait au moins de se souvenir de la chair qu’il allait envoyer au casse-pipe. C’était une excellente journée.

¤

Razym était sur l’épaule de son homonculus qui continuait toujours à se former. Il avait accompli plus qu’aucun autre sorcier n’aurait pu rêver accomplir, et sa créature était le plus formidable des golems. Jamais plus il n’aurait à se courber devant les sorciers de Prahag, élite parmi les élites. Il les avait tous détrônés de par sa puissance et sa maîtrise des arcanes.

Il était devenu l’incarnation du sorcier ultime. Il allait devenir le sauveur du royaume avant de s’en emparer. Il allait créer son propre empire, il allait annexer toute contrée qui témoignerait autre chose qu’une absolue soumission.

Razym se mit à rêver, s’imaginant maître absolu du vieux monde. Il voyait déjà les balades, les odes à son nom.

¤

Liudmilla ralentit précipitamment. Elle s’était laissée saturer par les sens surdéveloppés que lui offraient son manteau et n’avait pas immédiatement vu que le dragon s’était arrêté pour lui faire face.

– Que me veux-tu Forestière, gronda-t-il. Je fuis, n’est-ce là pas assez pour toi ?

La bête remarqua ce que la fille portait, mais ne dit rien pour autant. Il pouvait sentir la puissance primordiale émaner de l’enfant. Il commençait à être agacé de ces humains qui assombrissaient son pouvoir et qui s’accaparaient ses trésors.

– J’ai besoin de ton aide, dragon. J’ai besoin de toi pour rétablir l’ordre dans ma contrée.
– Je ne peux pas t’apporter mon concours. Je suis soumis à un ordre qui m’oblige à m’éloigner de celui qui est à l’origine de tout ça.

Liudmilla réfléchit, ses yeux restés rivés dans ceux du dragon. Elle pesait le pour et le contre, essayait de voir quelles options s’offraient à elle. Seule une lui semblait viable, malgré le risque qu’elle lui faisait peser, à elle ainsi qu’au royaume. Sans demander l’autorisation du monstre, elle s’approcha et le toucha. Le halo grisâtre réapparut et Liudmilla prêta serment pour la troisième fois de sa vie.

– Moi, Forestière, te jure de ne pas chercher à te nuire une fois la vallée de Tienick sauve de tout danger.

Le dragon sentit la magie primordiale briser le sceau qui l’accablait. Il était libre de retourner dans la vallée, sous l’égide de la nouvelle Forestière. L’enfant écarta la capuche, reprenant partiellement sa forme humaine et la bête la détailla, estimant qu’elle devait avoir moins de dix ans.

– Dragon, me laisseras-tu te chevaucher ?

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