Rauque

Inktober 2019, jour 6.

Rauque

L’homme ouvrit la bouche pour parler, mais seul du sang arriva, se crachant en gerbe sur le sol. Il toussa et s’essuya du dos de la main. Sa bague brillait jusqu’à la huitième écaille désormais, les ailes toujours posées sur son index et son auriculaire. Six esprits aux corps éthérés d’un vert délavé se tournèrent vers lui comme d’un seul être.

– Razym, ça va ?

L’intéressé se redressa, visage blême seulement rehaussé du rouge dégoulinant sur son menton. Il n’osait parler, de crainte d’apeurer les esprits. Sa claire voix d’antan avait disparu, comme s’il avait subi une deuxième mue, le ramenant aux désagréables périodes de son adolescence. Mais cette fois-ci, sa voix ne se stabiliserait pas, elle ne ferait que dégénérer, jusqu’à faire passer un fumeur pour un ténor. La bague l’affaiblissait, et il n’y pouvait rien. Il avait su dès le début que cela se passerait ainsi, et il avait pris le risque de le faire. Il ne le regrettait pas. Il ne le regretterait pas.

L’esprit insista, appuyé par les cinq autres, et Razym se résolut à répondre.

– Ça va aller, réussit-il à articuler durement.

Sa voix grondait comme une scie qu’on aurait utilisée sur des cailloux dans une caverne. Elle était gris poussière, fumée âcre et épaisse. Elle raclait sur sa gorge, comme s’il devait y extirper, y arracher chaque syllabe. Elle rendait sa bouche sèche et pâteuse de l’effort fourni, même pour une phrase aussi courte que celle qu’il avait prononcée. Sa propre voix le blessait autant qu’elle crissait dans les oreilles des esprits, qui firent la moue face au mensonge éhonté de Razym.

– Nous prends pas pour des bleus Razym. On est avec toi là-dedans. On sait pourquoi on le fait et on te fait confiance sur la manière de le faire. Mais te fous pas de nous. On y a laissé nos corps et nos vies, laisse-nous au moins ton respect.

Les autres esprits acquiescèrent et le seul être encore de chair au milieu d’eux s’excusa, trois octaves plus basses que ce qu’il était habitué. Il fit briller la troisième écaille de sa bague et le temps se dilata, flottant pour quelques instants fugaces. Razym reprit des couleurs et de la vigueur, mais sa voix était définitivement altérée.

– Remettons-nous au travail, conclut-il, rauque.

Les esprits se détournèrent alors pour revenir à leurs tâches. Dans le froid atelier sommairement installé dans une cave aux soupiraux bouchés, les parchemins et les plans s’empilaient et s’entassaient au milieu de grimoires, d’encens et de cierges.

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