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Inktober 2019, jour 10. 

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Sa tête battait la chamade et sa bouche jouait la mélodie d’un désert gourd. Son dos nu fût parcouru d’un frisson lorsqu’il rentra en contact avec la pierre froide du mur derrière lui. Il n’en fallut pas plus pour que le forestier vomisse l’alcool qui le parasitait. Ses yeux étaient plus mal en point que ceux des érudits qui passaient leur vie à étudier à la chandelle. Un million de bêtes anciennes devaient avoir frappé son crâne pour qu’il se retrouve dans cet état. Il se releva péniblement et se rendit enfin compte de sa situation. L’homme essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées, espérant retracer les évènements de la veille.

Il était rentré dans une taverne, cherchant le gîte et le couvert pour la nuit. Il en était sûr. Mais après ? Des images et des sons incohérents se mêlaient au pénible exercice qu’il tentait d’effectuer. Il respira profondément et le visage de trois hommes lui revint. Ils l’avaient alpagué et l’avaient fait boire, boire, et encore boire. Jamais sa choppe ne s’était vue vide durant cette soirée, et il n’avait rien vu venir. Ils avaient dû voir en lui une proie facile, vêtu comme les ruraux qu’il était. Il ne connaissait rien des us et des pièges des villes, et il en faisait les frais.

Une gerbe nouvelle vint mouiller le pavé de l’étroite ruelle où il se trouvait. Il était misérable. Une tristesse lancinante vint l’accabler. Il avait toujours été un modèle pour les hommes et les enfants, la figure de celui qui survit, qui ne renonce pas. Ici, il n’était rien qu’un malandrin en vadrouille pour la milice locale qui patrouillait et qui allait bientôt le trouver. Seulement vêtu de ses chausses, sans or, sans armes ou bottes, il aurait bien du mal à justifier de son identité.

Le forestier, pour la première fois de sa vie, se résigna. Vaincu. Il n’avait pas retrouvé le voleur et son enquête n’avançait plus. Tout ce qu’il savait, c’est que beaucoup de savants et d’étudiants avaient disparu, sans qu’aucune trace de lutte ne soit constaté. Il semblait même que ceux-ci soient partis de leur plein gré. Rien de cela ne faisait sens pour le forestier, et trop de trous restaient à combler dans cette histoire.

Mais l’enquête n’était plus sa priorité. Il devait rentrer avant que les routes ne soient bloquées par les congères. Il dirait au gardien tout ce qu’il avait appris, et recommencerait sa traque au printemps, en évitant les inconnus et le houblon cette fois-ci.

Le forestier se prit la tête entre les mains. Elle le lançait, comme pour le punir de son échec. Les vomissements ne voulaient cesser non plus. Lui qui avait toujours été un exemple de tenu, d’honneur et de vertu se trouvait humilié de sa condition, tel un pêcheur. Une balançoire qu’il avait aidée à installer peu avant de se retrouver embarqué dans cette histoire lui revint à l’esprit. Que penseraient Liudmi’ et Yuhri de lui s’ils le voyaient ?

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