Manteau

Inktober 2019, jour 27. 

Manteau

« Prête serment. Tu as accepté ce marché, tu ne peux pas t’y soustraire. »

C’était au tour de Liudmilla de se faire silencieuse face à l’insistance de la voix. Elle observait la goule toujours étourdie, assommée et étalée sur le sol. Elle avait devant elle ce qui restait de la personne qui avait pour elle était un modèle, une figure généreuse, bienveillante et idéale.

Rien.

Il n’en restait absolument rien. Pas même une once de similitude entre le faciès hideux du monstre et celui agréable du forestier. Il avait tout entier été avalé, digéré par son incapacité à tenir ses serments. Et rien ne restait ni ne subsisterait de lui, sa déchéance trop exécrable pour se souvenir et narrer l’homme bon qu’il fut auparavant. L’enfant, du haut de ses huit ans, commençait à comprendre la terrible malédiction qui façonnait chaque forestier du royaume, un maléfice qui lui parlait et la séduisait depuis que le forestier s’était métamorphosé afin que son poste ne reste vacant.

Liudmilla bouillait de colère. Devenir forestière l’avait fait mûrir plus vite qu’elle n’aurait dû, et lui avait apporté des connaissances dont elle ne réalisait l’existence qu’à cet instant. En acceptant de ne plus avoir peur, elle avait scellé son destin. Plus que d’une épée de Damoclès, elle s’était parée d’un manteau de déni et de plomb qui pèserait sur ses épaules un peu plus à chaque serment qu’elle profèrerait.

La voix rompit les pensées de l’enfant, la ramenant dans le décor sépulcral de l’abbatiale.

« Si tu ne prêtes pas serment maintenant, il va se réveiller. »

Liudmilla serrait toujours fronde et lasso de feu dans ses mains. Elle n’avait d’autres choix que de se résigner et accepter d’avancer un peu plus loin sur la route où elle s’était retrouvée projeté. Elle fit disparaître le fouet qui s’effaça dans un crépitement d’étincelles, libérant de fait le cou de la bête. Elle ferma les yeux un instant et prit le temps de respirer profondément, de choisir les mots qui la dénatureraient le moins possible, qui lui permettraient de vivre plus longtemps la vie à laquelle elle s’était adjointe sans connaissance de cause.

Elle rouvrit les yeux et s’avança jusqu’à son ancien modèle. Elle s’agenouilla pour le toucher et un halo grisâtre vint entourer sa main et la goule, liant l’assermentée et l’objet de sa promesse.

– Pour que tu meures en paix comme tu l’aurais voulu, je te jure ici et pour toujours, qu’au grand jamais je ne deviendrais comme toi.

Le halo étreignit l’enfant et le monstre plus fort, comme une tierce partie témoin de l’engagement de la fille. Le serment avait été émis et Liudmilla sentit la satisfaction de la voix sans que celle-ci ne prononce un mot.

Sous les yeux de l’enfant, un linceul vint se déposer sur la goule qui se remodela sous le drap blanc jusqu’à reprendre forme humaine. Le forestier avait été ramené d’entre les limbes grâce à elle, la forçant pour l’éternité à venir de ne pas se parjurer sous peine de devenir ce qu’il avait été, en mille fois pire car ce serait là une trahison envers le serment scellant véritablement son accession au rang de forestière. Elle avait soumis le monstre qui l’avait précédé et pouvait désormais vivre comme elle le souhaitait.

Le corps du forestier commença doucement à disparaître et Liudmilla pleura. Elle laissa couler quelques larmes avant de se relever et de fouler du pied le linceul qui ne recouvrait plus rien. Son serment avait empêché l’arrivée d’un nouveau gardien, le rendant à la mort qui lui avait été interdite, mais faisait peser en contrepartie encore plus de menace sur ce que l’enfant pourrait devenir.

Sa promesse avait aussi renforcé ses pouvoirs, et ses sens étaient devenus plus alertes. Elle ressentit la détresse des villages qui subissaient les attaques du dragon. Le gardien qu’avait libéré l’ancien forestier.

Liudmilla se mit à explorer l’abbaye, traversant des pièces emplies de trésors à faire la richesse d’un empire ou de plusieurs, des fortunes en or et en savoirs. Des calices, des baguettes et des grimoires entreposés là pour la seule vanité de la bête qui les possédait. Son regard fût attiré par une cape au tissu moire, posée sur un mannequin. Elle s’en saisit et le vêtement s’adapta instantanément à sa morphologie.

L’enfant passa le manteau sur ses épaules et le laissa l’englober. Une seconde peau d’écaille la recouvrit bientôt de la tête au pied, lui octroyant bec et serres. Liudmilla sortit et s’envola assez haut dans le ciel pour évaluer la situation dans la zone dont elle était dorénavant en charge. Le manteau lui conférait plus d’acuité qu’un aigle ou un faucon.

Elle vit le dragon. Elle vit Razym et elle vit les villages se faire drainer leurs morts.

La jeune fille battit des ailes pour prendre plus d’altitude. Elle allait devoir négocier avec le gardien qui s’était libéré.

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