Légende

Inktober 2019, jour 15. 

Légende

Sleyzick avait les yeux dans le vide. La salle du conseil s’était vidée. Même son roi était parti et il ne restait plus que lui, le parchemin stratégique et ses pensées. Bien que perdu dans le vague, son regard ne quittait jamais le nord-est de la carte. Une figurine peinte en vert l’obsédait. Elle était ornée d’un fanion jaune, signe que son état était en l’instant incertain. Et cet état tourmentait le vieux général.

Il passa ses doigts calés sur ses paupières et soupira. Cet hiver précoce agressait ses articulations, et plus que jamais il ressentait le poids des années et des batailles qu’il avait subies. Il se laissa tomber sur sa chaise, faisant clinquer le fourreau de son épée contre les larges blocs de pierre du sol. Machinalement il prit la figurine représentant le forestier et la fit rouler entre ses doigts. En son for intérieur, le soldat aurait aimé que les forestiers n’existent plus, qu’ils soient réduits à l’état de légende. Mais il n’y avait aucune raison que ce soit le cas.

Le rôle de forestier était assez obscur, voire abscons, bien que chaque région du pays possède le sien. Ceux qui se dévouaient à cette fonction prêtaient serment. Les rares sorciers ayant assisté à la cérémonie racontaient que de la magie primale était à l’œuvre. Une magie bien éloignée de leurs arcanes, mais bien plus insidieuse, avilissante, et de laquelle personne ne saurait se soustraire.

Sleyzick connaissait bien le rôle de forestier. Son père en avait été un. Et il n’y avait qu’une issue à cette fonction.

Un forestier devenait immanquablement un gardien, et un autre était choisi pour lui succéder et le surveiller. Jusqu’à ce qu’il faillisse. Même la mort ne savait délivrer un forestier, qui devait éternellement résister ou devenir un monstre à l’aulne de ceux qu’il surveillait. C’était sans doute là le moyen que les anciens avaient trouvés pour se défendre des monstres qui peuplaient autrefois le monde. À moins que ce ne soit ce qui ait causé l’apparition de ces mêmes monstres.

Le vieil homme jura à haute voix. Penser à ces choses lui embrumait la tête. Il avait vu son père se transformer sous ses yeux.

– Merde, répéta-t-il.

Il aurait aimé que les forestiers ne soient qu’une légende. Il aurait aimé que l’épée qu’il portait encore aujourd’hui ne soit pas tâchée du sang de la bête qu’était devenu son père.

Il reposa avec force le pion sur la carte. Prenant les décrets du roi dans sa main, il se dirigea vers la porte derrière laquelle l’attendait son page.

– Jarosz, envoies un message à la bibliothèque de Prahag tout de suite. Utilise un sorcier royal pour que ça arrive au plus tôt. Je veux un rapport complet sur les forestiers pour ce soir. Plus précisément sur ceux du nord-est. Je veux un historique, un recensement des gardiens et de leurs natures. Dépêche-toi Jarosz, la situation risque d’empirer…

Le vieux général était fatigué, mais il n’avait pas le temps de se reposer.

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