Construire

Inktober 2019, jour 5.

Construire  

Le bruit des marteaux sur l’acier cent fois chauffé et mille fois frappé résonnait depuis des mois dans la caverne, et même dans les cols et vallées alentours. Les nains s’affairaient, martelant en cadence, frénétiquement, éclairé uniquement du métal rougi par la forge et les coups répétés. Leurs yeux étaient animés d’un éclat de folie passionnel qui rayonnait jusqu’à leurs mains qui ne s’arrêtaient jamais. Ils étaient tous devenus sourds depuis longtemps, leurs tympans éclatés par le capharnaüm sonore qui jamais ne désemplissait l’atelier. Parfois l’un d’entre eux s’effondrait d’épuisement, sitôt écarté et remplacé par un autre pour ne pas ralentir la construction. C’était un monument d’acier et de boulons, de rouages et de flammes crachotantes lorsque les ingénieurs tentaient de le mettre en marche. Nombreux étaient les nains qui avaient vu leurs barbes prendre soudainement feu à cause de cela. Pourtant, cela les émouvait peu, n’importait que la réalisation, la finalisation de leur chef-d’œuvre.

Un des leurs entra en courant aussi vite qu’il le pouvait sur ses jambes courtaudes. Il tenait pressé contre son torse un paquet de cuir, enveloppant un précieux artéfact, pièce maitresse qu’il manquait pour terminer l’ouvrage.

– Le cœur, hurlait-t-il, j’ai le cœur ! Je l’ai, répétait-il, je l’ai ! J’ai le cœur !

Un ingénieur sauta sans finesse hors de la machine et lui arracha le bien des mains. Il déballa fébrilement le paquet pour en ressortir un cristal dont l’intérieur crépitait d’éclairs magiques. Il était entouré de trois épais cercles de cobalt, tournant sans cesse tels les anneaux des lointaines planètes. L’ingénieur prit soin de ne pas le toucher, gardant ses mains de l’autre côté de la protectrice couche de cuir. Le coursier n’avait pas eu ce bon sens, et ses paumes étaient brûlées, la chair à vif salie et infectée, l’épiderme effacé. L’ingénieur retourna dans la machine, insensible à son congénère qui venait de tomber au sol, face contre terre. Il installa le cœur et le résultat de mois de travail prit vie. Le béhémoth de métal s’anima, éructant feu et vapeur, enclenchant rouages, pistons et pompes.

Les nains s’époumonèrent sur leurs joies, ne se rendant pas compte qu’aucun ne s’entendait être heureux, fier de l’ouvrage invraisemblable qu’ils venaient de terminer. Un ingénieur ressortir du golem et de gestes précis, dépêcha un nouveau nain d’aller quérir d’autres cœurs. Ce premier était un succès, mais derrière lui, les squelettes métalliques de ses frères attendaient d’être habillés et, tel des homonculus, éveillés. L’ingénieur en chef décréta une journée de repos avant de reprendre le travail, préférant judicieusement préserver ses ouvriers pour la suite.

Dans les vallées et cols alentours, le silence soudain revêtait la forme d’une inquiétante quiétude. À l’abbaye, le gardien écoutait ses éclaireurs lui relater le calme soudain de la lointaine montagne.

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