Cerf-Veur

Une amie a lancé un petit défi d’écriture sur son site nouvellement ouvert : encreduphenix.fr, et j’y ai répondu.

Voici le résultat.


Défi écriture : 800 mots
Mots à incorporer : cerf – neige – renard – thé

L’animal apparait, trouble dans ce décor trop blanc pour mes yeux trop clairs. Il sort de nulle part et pourtant il est là devant moi, il se fait de plus en plus net. Ses bois se confondent avec la couleur de sa robe et son regard se perd dans le mien. Il me voit, sa tête haute, son dos droit et ses jambes fines. Il est prêt à bondir, mais il ne bougera pas.

Il ne brame pas. Ou s’il le fait, je n’entends rien, comme si la neige avait étouffé tous les sons. Il se contente de me regarder, digne. Il me regarde simplement et pourtant si intensément que je n’ose détourner le regard. Il me scrute, il me sonde, il apprend. Il est né maintenant et je suis devant lui. Il n’y a que lui et moi dans ce blanc qui nous environne, rien ni personne d’autre que ce cerf et moi en silence.

Je me rapproche doucement, comme pour mieux le discerner de là où je me trouve, d’en -haut. Il ne bouge toujours pas mais ses bois coulent, alors je les ajuste et les redresse pour qu’ils retrouvent de leurs superbes, si symétriques et pourtant différents. Les bois s’arrêtent de fuir et le cerf incline sa tête un peu, comme pour me remercier. Il ne bougera pas, il restera immobile dans cet empire de blanc où plus rien ne se discerne. Il me le dit et je le crois. Je le sais.

Ma main s’éloigne de sa couronne et il frissonne, il frémit. Son corps tremble tout entier comme si son monde venait d’être secoué, heurté par quelque chose de plus grand, d’ailleurs. Il se trouble à nouveau et s’enfuit, bondissant au-delà d’obstacles que je ne saurais voir, courant le long d’un cercle gris qui se profile à son horizon. Il part et glisse, se fond et puis revient. Sa robe est toujours de ce brun clair, dilué. Le même et pourtant il a changé.

Il a laissé un peu de lui-même derrière lui, il s’est abandonné dans sa course folle pour aller plus vite et ce qu’il a déposé prend forme. Plus petit, et pourtant plus rapide, plus agile. Ils se dévisagent et je ne suis plus là, trop extérieur à leur monde, leurs réalités. La fourrure du renard semble ne jamais se calmer sous le vent léger qui s’est dressé. Sa queue s’est levée et il se gonfle, pour impressionner l’autre ou se protéger du froid. Peut-être les deux. Il avance doucement, sans jamais s’enfoncer dans la neige, pour rejoindre celui qui l’a enfanté et qui l’observe, qui le domine. Le regard est arrogant, celui du renard est implorant.

Il glapit. Il a été lâché dans ce monde immaculé sans que personne ne lui enseigne quoi que ce soit. Il s’approche, comme pour demander conseil, pour venir se réchauffer. Le vent souffle et les sabots du cerf martèlent le sol sans bruits aucuns, assourdi qu’ils sont par la neige, toujours. Le souffle s’arrête et tout redevient immobile. Le renard. Le cerf. Moi. Rien ne bouge, rien ne vit. Le temps est parti ailleurs, délaissant cet endroit. Le renard ne cherche plus à se rapprocher, le cerf le regarde toujours. La scène pourrait s’éterniser, ne jamais se terminer. Personne n’a le pouvoir de l’altérer si ce n’est moi, qui n’ose bouger non plus, fasciné par ce qui se déroule devant moi. Par ce qui ne se déroule pas. Par ce qui ne se déroule plus.

L’hiver se love et tout se brouille. Un dieu incertain, extérieur, trop pressé, trop soudain, a agi. Les animaux se sont jetés l’un sur l’autre, sans pitié, quand leur monde s’est ébranlé. Ils se sont mêlés sauvagement, furieusement, à s’en faire éclater. Aucun n’a gagné. Le cerf n’a pas retrouvé ce qu’il avait laissé derrière lui, le renard n’a pas appris. La neige est restée tassée, maculée de ce qu’ils sont devenus. Une forme improbable, indéfinissable, à imaginer, à refaire. L’aspect ne sait se poser, comme s’il était trop à l’intérieur, trop de lui, trop d’eux qui l’ont bâti. Et le vent le disperse.

Je regarde le dieu s’éloigner sans qu’il ne se retourne, sans qu’il ne s’excuse. Il a mis fin à deux vies, trop tôt. Deux êtres que j’avais créé sans le vouloir et qui s’étaient émancipés. Mon sachet de thé se soulève comme un gonfalon accroché à ma tasse et un serveur s’approche.

– Permettez madame.

Il nettoie la table blanche où le thé s’était renversé par ma faute, où mon imagination avait fait le reste. Plus rien ne reste si ce n’est le vent. La neige n’est que faïence cerclée d’aluminium, le cerf n’est plus que souvenir, comme l’est le renard dans mon esprit. De ce monde éphémère il ne reste rien. Seulement moi, et un thé déjà refroidi.

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