Capturé

Inktober 2019, jour 30. 

Capturé

La fillette était allongée sur le sol, incapable de bouger. Elle sentait ses côtes fracturées en plusieurs endroits et seule sa jambe droite répondait. Elle aurait dû pouvoir se lever mais elle n’y arrivait pas. Ses bras étaient collés à son corps et ses jambes immobilisées. La forestière ouvrit l’œil droit, le gauche étant trop enflé.

Elle était attachée à plat dos. On lui avait emmailloté les mains dans des épaisses bandes de tissus, l’empêchant d’entrer en contact avec quoi que ce soit. Elle essaya de se débattre mais la douleur trop intense lui fit vite abandonner. Elle était captive.

Une voix se pencha au-dessus d’elle, la voix d’un homme vieux qui avait l’habitude de donner des ordres et qu’on lui obéisse.

– Réveillée ? On t’a ramené là, j’espère que ça ne te dérange pas ? C’est Janka qui t’as trouvé. Même si l’impact que tu as fait en atterrissant était plutôt visible. Je suis, à tout t’avouer, surpris que tu sois encore vivante.

Liudmilla ne répondit pas. Elle essayait de comprendre mais elle n’y arrivait pas. Sa tête vrillait sous des coups de canons incessants entre ses tympans. L’enfant cligna de l’œil comme pour essayer d’obtenir une image nette, sans succès. Elle réunit, dans un effort qui lui sembla interminable, l’énergie nécessaire pour parler.

– Qui êtes-vous ?

La voix sourit froidement. L’image se fixa et Liudmilla put enfin voir un homme âgé portant une barbe blanche soignée. Sa joue était striée d’une ancienne cicatrice, et sa tenue était propre, verte avec quelques médailles épinglées sur la poitrine.

– Je suis le général de ton pays. Et toi, tu es une petite putain de forestière, n’est-ce pas ?

Liudmilla ouvrit grand son seul œil valide. Elle sentait toute la haine et le dégoût qu’avait l’homme pour elle. Elle qui n’avait plus le droit à la peur se surprit à trembler. Ses huit ans la rattrapaient, elle n’arrivait plus à se contenir. Le général approcha la main de sa joue et la caressa pour la réconforter, sans aucune douceur toutefois. Il n’était présent sur son corps que pour lui instiller de la terreur. La forestière aurait préféré affronter dans son état une armée d’autres goules que de soutenir la présence du vieil homme. Celui-ci se releva après quelques instants et se retourna vers une mage qui se tenait à l’écart.

– Janka. Elle a prêté combien de fois serments ?

La devineresse laissa ses yeux se perdre dans le vague le temps de son sortilège, avant que son regard ne redevienne fixe.

– Au moins trois fois.

Sleyzick écarquilla les yeux, incertains de ce qu’il venait d’entendre.

– Elle a quel âge ? Depuis combien de temps est-elle forestière ?
– Elle a huit ans, et cela fait peut-être 10 jours, peut-être plus. Je vais pas user mes sortilèges pour cette gamine, interroge-la si tu veux en savoir plus.

Le général explosa et revint à Liudmilla pour la frapper de sa botte dans ses côtes déjà cassées. La forestière hurla de douleur, tandis que sa tunique se teintait de rouge.

– Tu as huit ans et trois serments en dix jours petite conne, hurla-t-il. Tu sais ce que ça signifie ? Tu comprends ? Non tu ne comprends pas je parie hein !

Le général continuait de frapper l’enfant, déversant sa rage et sa haine des forestiers contre elle. Il vint s’assoir à califourchon sur la forestière toujours allongée et attachée et la frappa au visage de son poing ganté.

– Je vais t’expliquer moi ce que ça veut dire, petite pute. Ça veut dire que tu es un danger, un danger pour l’humanité. Un forestier, ça fait pas des serments à tout va juste parce que ça peut. Un serment ça engage espèce d’enfant crétine. Au plus tu en fais, au plus le monstre que tu deviendras sera puissant, et ça on ne peut se le permettre tu sais.

Sleyzick ponctuait ses phrases de coups puissants sur le visage tuméfié de l’enfant. Elle avait perdu connaissance et sa joue s’était ouverte, son nez cassé et sa lèvre fendue.

– Un forestier essaie de prêter le moins de serments possibles en-dehors de ceux obligés pour accéder à sa fonction. Et toi tu en fais plus en dix jours que certains en dix ans. Et qu’est-ce que tu as promis en plus ? Des choses incapables à tenir je parie ? Réponds !
– Elle est évanouie Sleyzick. C’est une gosse et toi un barbare. Elle va pas te répondre comme ça.
– C’est une forestière. Si tu n’aimes pas mes méthodes Janka, réponds à sa place alors.

La magicienne fusilla du regard le général et lui obéit, allant chercher dans la divination les réponses que le soldat souhaitait.

– Son premier serment était qu’elle n’aurait plus jamais peur.

Janka leva la main pour empêcher Sleyzick d’ajouter quoi que ce soit. Elle déambulait dans le temps pour retracer les derniers jours de la vie de la forestière.

– Et elle a battu une goule, l’ancien forestier. Son second serment a permis qu’il revienne d’entre les limbes en tant qu’homme avant qu’il ne disparaisse. Sa dernière promesse est une alliance avec un dragon pour contrer le nécromant. Cette enfant est épatante. Elle n’a pas eu peur, elle a réussi à se contrôler, jusqu’à maintenant. Elle a tout fait pour protéger cette zone, et toi tu lui fais ça ?

Sleyzick renifla et cracha au visage de la forestière.

– Tôt ou tard, elle deviendra un problème Janka.
– Tu ne vas quand même pas la tuer ?
– Oserais-tu t’opposer à moi, mage ?

Janka sentit une lame affutée venir se coller contre son cou. Jarosz avait réagi sans même qu’elle ne l’entende dégainer. La mage était écœuré, mais trop lâche pour s’interposer et risquer sa vie pour celle d’une autre.

– Fais ton office, bourreau. Mais attends au moins que je sois partie. Je ne veux plus rien avoir à faire avec le boucher que tu es Sleyzick. Dis à ton chienchien de me lâcher, je m’en vais.

Sleyzick fit un geste de la main et Jarosz abaissa la lame avant de reculer.

– Tu n’es qu’un fou assoiffé de sang qui se croit homme d’honneur Sleyzick ! Tu…

La voix de Janka s’étouffa alors que l’écuyer venait d’enfoncer son arme droit dans son dos. Elle regardait benoîtement l’acier sortir de sa robe et de son corps, sans vraiment comprendre ce qu’il se passait. La devineresse s’effondra et Jarosz se baissa pour essuyer sa dague sur la robe de sa victime.

– Et toi tu devenais trop dangereuse pour moi. Tu allais finir par fourrer tes arcanes là où tu n’aurais pas dû.

Sleyzick se détourna de la femme et dégaina son épée pour la pointer vers le corps de la fillette toujours évanouie. Il enfonça l’arme dans le torse toujours recouvert par le manteau de plumes. Liudmilla hoqueta et cracha tandis qu’elle sentait l’aura noire de l’acier du général pénétrer au plus profond de son âme et détruire ce qui la faisait. La magie primordiale en elle fût brisée en morceaux et ses promesses furent annulées.

– Je te délivre de tous tes serments. Redeviens la fille qui aurait dû mourir dans le charnier qu’est devenu ton village.

Le général rengaina et sortit de la tente avec Jarosz à sa suite. Il avait des troupes de mages à diriger, et un pays à sauver de l’apocalypse.

¤

La machine infernale des nains fous s’arrêta pour la première fois depuis des jours. Elle faisait face à un monstre de chair, un géant adipeux qui finissait de s’extirper d’un énorme cercle alchimique. L’homonculus était complet et les flux de sang s’étaient taris, avaient libérés le ciel de leur voile rouge.

Les deux mastodontes se faisaient maintenant face, chacun un cœur artéfact en lui pour l’animer.

Chair contre fer.

Magie contre technologie.

La machine fuma et ses pattes s’écartèrent pour obtenir un meilleur appui en cas de choc. Le golem quant à lui sortit de son cercle d’un pas lourd et mal assuré.

Razym s’éloigna de sa création en planant. Il allait enfin voir ce qu’elle valait au combat.

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