Blessé

Inktober 2019, jour 29. 

Blessé

Liudmilla avait rabattu la capuche du manteau sur sa tête, la transformation la protégeant du vent qui fouettait son visage. Elle était calée entre deux épines dorsales du dragon qui ne cessait de prendre de l’altitude. Le froid l’engourdissait progressivement tandis que les violents coups d’ailes de la bête lui agressaient les tympans. Le dragon préférait ne pas s’approcher de trop près du nécromant, préférant grandement l’observer de haut et de loin, à l’abri de sa magie. Il savait la forestière capable de toujours le percevoir grâce au vêtement qu’elle lui avait dérobé, et ne s’était ainsi pas encombré de lui demander son avis.

Ils étaient au-dessus des flots de sang qui abreuvaient toujours l’homoncule qui n’en finissait de se créer. Le corps boursouflé était gigantesque alors que sa taille n’était encore pas apparue. Il continuait de se créer, de se renforcer, et de devenir une chose à peine descriptible, un cadavre fait d’autres cadavres. Une aberration infernale dont les borborygmes suffisaient à faire flétrir les arbres autour de lui.

Le dragon ouvrit sa gueule en grand et tira une boule de feu sur la chose. Les flammes avalèrent son épaule avant de s’éteindre comme privées d’oxygène. Le corps se reforma aussitôt et un éclair jaillit en direction du dragon, qui ne réussit à l’éviter qu’au dernier moment.

– C’est inutile forestière. Malgré toute ta puissance primordiale, il n’y a rien que tu puisses faire contre cette chose.

Liudmilla scrutait le sorcier en-dessous d’elle. Il était évidemment d’une puissance qui surplombait la sienne, pourtant elle devait protéger sa région, coûte que coûte.

– N’y a-t-il aucun de tes artéfacts qui pourraient nous aider, dragon ?
– Laissez mes trésors en paix ! Ce sont les miens, hurla le dragon excédé.

La bête reprit contenance et grogna, conscient de son ridicule.

– Non. Il n’y a rien qui puisse nous aider forestière. Il a mon bien le plus puissant, la bague d’Aerketlec. Elle a été forgée il y a presque un millénaire par les nains qui y ont apposé leurs runes, puis enchanté par les humains. Avant de se faire maudire par les dieux qui voyaient en elle un bien par trop dangereux. Ils avaient raisons, et ils ne sont plus là aujourd’hui pour en parler. Mais la malédiction subsiste encore. Je l’avais acquise en connaissance de cause il y a un siècle, et cet homme me l’a volé.
– Comment a-t-il réussi à te la prendre ?

Le dragon ne répondit pas. Il avait beau être chaotique, il ne souhaitait pas la destruction du monde, où c’en serait la fin de son terrain de jeu préféré. Mais si le nécromant avait réussi à s’approprier la bague, c’était bien là sa faute.

– Je l’ai laissé faire. Le forestier avant toi avait comme serment de protéger mes biens en échange du fait que je restais enfermé à l’abbaye. J’ai permis à cet homme qui cherchait la bague d’Aerketlec d’entrer. Je n’ai rien fait pour l’en empêcher. Je ne pensais pas qu’il pourrait s’en servir à vrai dire. Je souhaitais seulement que le forestier faillisse pour redevenir libre. Je pensais récupérer la bague après, mais je n’ai pas pu…

Liudmilla écouta la bête. Elle n’arrivait pas à la juger. Rester enfermer même seulement le temps d’une vie entière aurait amené n’importe qui à tenter n’importe quoi pour retrouver sa liberté. Elle gardait son regard fixé sur le sorcier en contrebas. Il venait de sortir de sous sa cape un étrange objet. Elle en voyait s’échapper des particules magiques, pour alimenter à la fois la bague et l’homme.

– Et ça, c’est aussi à toi ?

Le dragon plissa les yeux pour voir de quoi la fillette parlait.

– Ça, c’est un cœur artéfact. Ce n’est pas si rare, mais c’est d’une puissance incommensurable. C’est aussi vieux que les nains. Ils ont oublié comment en produire, mais ça vient d’eux. Je n’ai jamais eu l’occasion d’en posséder un malheureusement.
– C’est ça qui alimente sa magie, et l’homonculus. Si on arrive à lui prendre, alors on a une chance de toute arrêter.
– Comment veux-tu qu’on procède ?

Liudmilla lui expliqua son plan et le dragon acquiesça. Ils avaient une chance de réussir.

¤

Razym s’éleva un peu plus haut dans les airs pour faire face au torse massif de sa création. Il aurait tendu les bras à l’horizontal qu’il n’aurait pu en toucher les bords. Il allait déposer le cœur artéfact dans son homoncule, afin qu’il soit indépendant une fois le flux de vies humaines tarit. Il aurait le contrôle dessus, mais le golem aurait ainsi une source d’énergie propre.

Il fut sorti de ses pensées lorsqu’il vit une masse sombre foncer sur lui depuis le ciel.

– Comment se fait-ce…

Le sorcier était effrayé. Il regarda sa bague qui brillait toujours et ne comprit pas. Le dragon n’aurait pas dû être capable de revenir vers lui, il n’aurait pas dû être en mesure de briser son ordre. La bague était toute puissante.

– C’est impossible, cria-t-il, tandis que le dragon s’approchait toujours sans ralentir. Tu n’arriveras à rien contre moi et tu le sais.

La bête ne répondit rien et ouvrit sa gueule immense, berceau d’un brasier inextinguible. Il allait incinérer le sorcier qui eut un avant-goût de l’enfer, incapable de réagir. La mort ne cueillit pourtant pas le sorcier qui fût protégé par un immense bras. Sa créature venait de le protéger. Ses doigts épais et sales saisirent le dragon par sa mâchoire inférieure, le stoppant net dans son élan, avant de l’envoyer au loin avec fracas.

Le dragon fût projeté comme s’il n’était qu’un fétu de paille. Il sentit la forestière sauter à temps de son dos et prendre son envol. Elle pensait être capable d’outrepasser le golem et prendre le cœur des mains du nécromant, mais l’homoncule la frappa d’un revers de la main avec une vitesse bien trop grande pour un être de sa taille. Le dragon au sol, une aile cassée, entendit les côtes de la forestière se briser et la vit cracher du sang qui alla nourrir le béhémoth de chair.

Liudmilla alla s’écraser contre une butte, telle une météorite. Le gardien pouvait sentir qu’elle était toujours en vie, malgré ses blessures. Le sorcier, de son côté, n’avait rien. Il avait même gagné du sang de la forestière pour sa créature, la renforçant encore plus.

– Maintenant nous n’avons plus aucune chance, forestière…

Premier jour Jour précédent Jour suivant

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s