Et de dix-sept : Écrire le deuil (partie 1)

J’ai une liste d’articles que je veux faire, j’en ai déjà parlé je crois. Celui-ci n’était pas prévu. J’ai une liste des articles que je vais écrire et que je rallonge ou rature, selon ce qui me semble adéquat, et jamais je n’aurais pensé que j’allais écrire sur ce sujet. Mais une chose est survenue, vous vous en doutez.

La vie est courte, mais c’est littéralement le truc le plus long qu’on puisse connaître… Qu’est-ce que c’est long…

Lou Howard, Pensées Futiles

Pourquoi écrire le deuil ?

C’est quelque chose de compliqué à présenter et que je n’ai, personnellement, que rarement vu, lu, hormis dans les œuvres où le deuil était la thématique première. Le deuil est lié à l’acceptation de l’absence, or, quantifier la présence est autrement plus simple que son contraire. L’absence, c’est juste qu’il n’y a plus quelque chose. Il manque. Il nous manque quelque chose, quelqu’un.

Deuil : (du latin dolore, souffrir). 1. Perte, décès de qqn. 2. Ensemble des signes extérieurs liés à la mort d’un proche et consacré par l’usage * Porter, prendre le deuil. 3. Douleur, tristesse causée par la mort de quelqu’un. ·Psychan. Travail de deuil : processus psychique par lequel le sujet parvient progressivement à se détacher d’un être cher qui est mort. 4. Faire son deuil de qch : y renoncer, se résigner à en être privé.

Le Petit Larousse compact – 2006 (reprise partielle)

Deuil : Syn. Affliction, chagrin, déchirement, épreuve, malheur, mort, perte.

Larousse, le dictionnaire des synonymes et des contraires – 2009 (reprise partielle)

Je veux, dans cet article parler du deuil des gens plus que des choses, car je crois que le deuil est une conséquence à ne pas négliger dans nos écrits. La mort est quelque chose qu’on sait écrire, parfois sublimer, mais bien trop souvent, on ne s’attarde pas sur les conséquences assurément lourdes de cette ou ces morts. Il faut faire suivre le deuil. Si la mort est transfigurée, ce qu’il y a après n’est pas autant poétisé, voire même passé sous silence.

Le deuil est important car c’est là une absence unilatérale. Il faut conjuguer avec cette non-présence qui n’impacte que nous-même. Ce nous peut-être un groupe évidemment, il peut y avoir un deuil collectif, mais c’est quelque chose qui s’effectue à sens unique. On pourra contacter la personne qui n’est plus, qui n’est plus là. Mais elle, jamais elle ne vous répondra.

Le deuil est le fait d’accepter l’absence, sans oublier qui a disparu. C’est sauvegarder des souvenirs comme on peut. C’est (ré)apprendre à faire sans.

Il faut, pour répondre directement au titre de cette partie, écrire le deuil parce que c’est une étape traumatique qui doit, ou du moins si j’enlève un impératif abscons, qui peut guérir. Parce que la mort, comme toute épreuve, n’est pas qu’une épreuve dans la vie d’un protagoniste, une embûche à mettre sur son chemin pour le faire évoluer. C’est quelque chose qui doit être traité pour avoir un véritable sens. On peut le traiter de manière plus ou moins développée selon le genre, le public, mais il faut l’aborder.

« La douleur infinie de celui qui reste,
Comme un pâle reflet de l'infini voyage,
Qui attend celui qui part. »

Pierre Bottero, Le pacte des Marchombres.

Le deuil est un arrêt quand la vie doit continuer.

Comment se traduit le deuil ?

Commençons par parler de deux choses avant d’aller plus loin : le deuil anticipé, et les 5 étapes du deuil telles qu’établies par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross dans les années 1960.

Le deuil anticipé, c’est la préparation à celui-ci avant même que la personne ne soit partie. Il peut s’opérer lorsqu’on s’attend au décès de la personne lorsqu’elle est atteinte d’une maladie incurable par exemple, ou qu’elle atteint un grand âge. Il s’agit de se préparer à quelque chose d’inéluctable afin de moins subir le choc de son arrivée. L’imminence n’est pas un facteur si important pour le deuil anticipé, l’inverse peut-être même. C’est un deuil sur lequel on se prépare longtemps, une petite descente, lente et progressive, vers l’absence à venir, afin de s’acclimater à agir sans l’autre. Une problématique pouvant arriver est un détachement émotionnel trop fort, trop rapide, arrivant avant même la mort et enterrant la personne par anticipation dans l’esprit de celles et ceux qui restent. C’est un deuil qui n’amoindrit pas forcément la dureté de la perte, mais qui s’effectue en amont.

À défaut d’écourter de manière certaine le deuil post-mort, il peut assurément rallonger sa période.

D’un autre côté, nous avons donc les 5 étapes du deuil (qui sont galvaudées). Mais avant de les critiquer, présentons-les.

Les 5 étapes donc ont été théorisées par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross, et se présentent comme suit :

  • Déni. La personne vit la disparition comme un coup brutal, et peut essayer de se persuader que c’est une illusion, que cela n’est jamais arrivé, que c’est un cauchemar.
  • Colère. La personne peut vivre la disparition comme une injustice, avoir un sentiment de culpabilité qui émerge.
  • Négociation. La personne veut marchander, réécrire la réalité pour ramener la personne qui n’est plus.
  • Dépression et douleur. Cette phase est souvent dans le sillage de la précédente, et doit alerter l’entourage si elle dure trop longtemps.
  • Acceptation. Lorsque l’absence est admise, acceptée donc dans le quotidien, on peut amener un retour au réel.

Ces 5 étapes sont controversées, tout d’abord parce qu’Elisabeth Kübler-Ross décrit à l’origine ce que traverse la personne en fin de vie face à l’annonce de sa propre mort. Si ces étapes peuvent être transposées à ceux qui restent, être similaires, elles n’ont pas été écrites pour en parler.

Bien sûr, ces étapes sont intéressantes pour aider à structurer sa pensée pour savoir où nous nous trouvons lorsque cela nous arrive, ou bien pour faire un plan pour ce que subira un protagoniste lorsqu’il ou elle sera confrontée à une perte. Mais il faut garder plusieurs choses en tête.

Tout d’abord, avant toute chose, il y a le choc. Cette étape est parfois accolée au déni, mais c’est un moment bien à lui qu’il faut appréhender. La brutalité de l’annonce de la mort est quelque chose de terriblement prégnant. Ensuite, les 5 étapes n’ont pas d’ordre propre. Elles peuvent arriver dans n’importe quel ordre et surtout sont cyclique. On peut revenir plusieurs fois au déni et à la colère.

L’étape de négociation du réel reste toutefois, et je vais parler de moi ici, extrêmement importante. Ce réel va être détourné pour ne plus être subit. On peut se concentrer sur des détails anecdotiques, insignifiants, afin de détourner le flot du trop-plein émotionnel qui nous assaille. Lors d’une crémation, je me suis retrouvée à me focaliser sur la colorimétrie des deux écrans qui passaient le diaporama des photos, colorimétrie qui était différente. Les écrans étaient dépareillés et je me concentrais là-dessus plutôt que sur le sarcophage de bois qui contenait l’ami que je voyais pour la dernière fois.

La négociation, c’est aussi négocier l’oubli, peu à peu, marchander avec soi-même la place que prenait l’autre dans sa vie, numérique ou physique. Voir sa place dans les conversations lentement descendre vers le bas de la liste, se perdre.

Le deuil, c’est enfin, gérer le temps. Ce n’est pas une étape qui en contiendrait plusieurs. C’est un processus qui est loin d’être immédiat.

Bref.

J’ai pu aborder le deuil dans ce qu’il représente, ce qu’il est, et de manière très superficielle, son absence relative dans la littérature au profit d’un focus sur la mort plus que ce qui s’ensuit. Je reviendrai, dans la partie 2, sur la façon dont on peut écrire le deuil, du côté de l’autaire.

Bosi-e.

P.S : J’ai été très prude sur le mot mort dans l’article. Un peu avec moi-même, beaucoup parce que je n’ai pas terminé mon deuil.
P.P.S : la citation de départ est issue d’une mini-série dont j’ai déjà mis l’URL, mais je le remets ici. C’est Pensées Futiles, de Lou Howard. Ça dure 45 minutes, et c’est extrêmement beau et fort émotionnellement parlant.
P.P.P.S : DirtyBiology avait fait une vidéo sur le deuil numérique, plus courte celle-ci :

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