Et de onze (partie 2) : Tu m’fais mal, Johnny, Johnny, Johnny … ♫

Reprenons où nous nous en étions arrêté la dernière fois, face à cette question posée sur l’Imaginarium. Nous avions vu les raisons qui poussent à faire souffrir un personnages, que ce soit pour l’auteur.e, ou pour l’histoire. Mais la question véritable était de savoir jusqu’où est-ce acceptable ? J’avais laissé entr’apercevoir un début de réponse à la fin de l’article, en estimant qu’on peut faire souffrir sans limites, tant que cela sert un but narratif.

Il est temps de me contredire, comme j’ai maintenant pris l’habitude de le faire.


La souffrance ne mène pas à la révélation.

Marc Gendron

En cherchant une citation pour commencer cet article, je suis tombée sur celle-ci, que je trouve particulièrement belle, particulièrement intéressante. Il y a un lien dans l’article précédent menant vers une étude qui parle de ça. Souffrir ne nous aide pas, ne nous rend pas plus fort, meilleur ou je ne sais quoi :

The cumulative impacts from exposure, when evaluated over time, brought them to one common finding: people’s mental health scores fell drastically below the average.*

Repeated Exposure to Trauma Does Not Make People Stronger, Shows New Study
By Saumya Kalia

* Les effets cumulatifs de l’exposition [à des traumas], évalués au fil du temps, les ont amenés à un constat commun : les scores de santé mentale des personnes ont chuté radicalement en dessous de la moyenne.

Alors si souffrir n’aide pas à grandir, se renforcer, s’améliorer, faut-il encore faire souffrir ? La réponse est évidemment oui, parce que la souffrance est malheureusement commune et qu’on se reconnaît dans celle que peuvent vivre les personnages. Mais il ne faut pas en faire n’importe quoi, et je vais aborder au moins trois (3) limites.

La cohérence

Avant tout, il faut que la souffrance soit cohérente au sein de l’œuvre. S’il y a une seule scène de 2 pages de violence au sein d’un récit de 200 pages, la cohérence est discutable. À moins bien sûr que ces deux pages ne servent de catalyseur au reste de l’intrigue, et que les 198 pages restantes traitent des implications, des répercussions de cette violence ! Il faut préparer la violence à venir, et la traiter ensuite sans l’évacuer. Quand je dis qu’il faut la préparer, cela ne signifie pas que la violence ne peut advenir de nulle part, préparer cette violence peut se faire en proposant un quotidien libre de toute souffrance afin de rendre celle qui surgit encore plus tragique. Il faut que cette violence s’inscrive dans une logique narrative, qu’elle ne soit pas « gratuite » (et ça j’y reviendrai plus tard !)

Il faut aussi prendre en compte le public à qui cette œuvre est destinée. Dans un récit jeunesse et young adult dans une moindre limite, il n’y aura pas de raisons pour s’attarder sur la violence d’un événement (physique entre autres), ni la glorifier. C’est un procédé qui sera plus acceptable et accepté dans une histoire s’adressant à un public plus mûr, plus mature.

La proportionnalité

Faire souffrir pour faire grandir est un trope, un procédé narratif récurrent, un lieu commun scénaristique. Mais il faut rappeler qu’il n’est pas le seul procédé pour aider ses personnages à grandir. Faire souffrir ad vitam æternam ses personnages sans leurs apporter de répit risque de causer une lassitude, une nausée, un dégoût pour le lecteur. Il faut au minimum faire souffrir autant qu’il faut laisser son personnage être heureux.

Un très bon exemple pour illustrer ceci est Full Metal Alchemist, manga de Hiromu Arakawa que je crois avoir déjà abordé ici. C’est une œuvre excellente qui nous fait suivre deux frères tout au long de leur apprentissage de la laideur et de la beauté du monde, de sa cruelle réalité à quelque niveau que ce soit. Mais si Edward et Alphonse s’en prennent plein les dents constamment, les moments où ils sont innocemment heureux, où ils peuvent respirer sont tout aussi présent. Je pense à la fois où ils aident à faire accoucher une femme pour donner un exemple en particulier.

À l’inverse, il y a One Piece, de Eichiro Oda. Loufoque à tous les niveaux, plutôt « léger » et dont les passages brutaux chamboulent toute l’histoire à jamais telle que (ce n’est plus du spoil désolé) la mort de Ace. Un dernier exemple serait Guts de Berserk, par Kentaro Miura, dont la souffrance est inégalée tout au cours de la série, mais qui grâce aux personnes qu’il va rencontrer, va finir par s’épanouir.

En fait, il faut imaginer Sisyphe heureux. Malgré la souffrance, la violence, l’absurdité. Il faut l’imaginer heureux ; et il faut le rendre heureux.

Si votre but est évidemment de peindre une histoire sans espoir ni bonté, alors il faut accumuler de la souffrance, mais est-ce pertinent pour faire saisir la portée de cette souffrance ? La grandeur d’un événement ne s’inscrit qu’en rapport de ce qu’on a déjà vécu. Une souffrance extrême sans montrer de temps heureux auparavant n’aura que peu d’impact par manque de repères pour le lecteur.

L’art et la manière

Abordons le dernier point qui définit les limites jusqu’où on peut faire souffrir son personnage : comment représente-t-on cette souffrance. Plus que jamais, ce point sera subjectif. Ce point s’imbrique avec le premier en vérité. S’il faut traiter la souffrance et son impact, encore faut-il bien le faire.

Parler de harcèlement est une chose, parler des conséquences du harcèlement est une chose, réussir à le décrire d’une manière pertinente pour son histoire et son audience en est une autre. On peut décider de le représenter dans sa nature la plus crue, on peut aussi taire des passages. Ce qui n’est pas narré a autant d’importance que ce qui l’est. Si l’on cherche l’empathie du lecteur ou de la lectrice, il faut faire attention à ce que la violence de ce que l’on écrit ne rebondisse pas accidentellement sur elle, au risque de lui faire abandonner l’œuvre, de la mettre mal sans échappatoire.

J’ai, malgré ce que j’écris, tendance à faire souffrir mes personnages. Je l’ai fait, beaucoup, et je le referais. Une vision peut-être un peu pessimiste. Mais mes écrits comme ceux de l’Inktober 2019 s’inscrivent plutôt dans le genre de la Dark Fantasy, ce qui reste cohérent donc. Et cette souffrance a souvent un but (pour l’histoire ou le personnage). Toutefois, il m’est arrivé de tomber dans le dernier écueil que je vais citer : le violence porn.

Lorsqu’on fait souffrir sans raison, juste pour le plaisir de voir et faire souffrir, on tombe dans ce que je me permet d’appeler « violence porn ». Une scène sans but autre que faire du mal à un personnage, censée être jouissive pour qui la lit ou l’écrit. J’ai déjà fait ça lors d’un épisode de cet inktober, et je sais que je le corrigerai lorsque je reprendrai cette histoire, si je la reprend. Je ne pense pas que la débauche de violence soit pertinente au sein de mon histoire, encore moins une violence aussi graphique.

Bref.

Trois choses sont donc à avoir en tête lorsque l’on décide de faire souffrir un personnage :

  • Est-ce cohérent avec mon œuvre dans sa globalité ?
  • Est-ce que je la décris « bien » en fonction des intentions que j’ai ?
  • Est-ce que je met cette souffrance en perspective dans mon récit, avant ou après cette souffrance ?

Et c’est dans ces questions et les réponses que vous donnerez que vous trouverez vos limites à ce qu’est une souffrance acceptable pour vos personnages, limite qui pourra bien évidemment différer des miennes.

Bosi-e.

P.S : Merci à toutes celles et ceux qui ont participé à cette discussion et qui ont rendu cet article possible : Knox, Oraclium, serialPOkiller, Lutine, L.Azarii, Hilaze et Illy !
P.P.S : Le même de Sisyphe est le meilleur que je connaisse jusqu’à aujourd’hui. Il a tellement de concepts de maths et de philos en lui qu’il ne peut qu’être bon, je ne veux rien savoir.
P.P.P.S : Faites souffrir des voitures plutôt que des personnages… Enfin non, ne le faites pas, c’était juste pour annoncer la vidéo de fin ! M’écoutez pas sans réfléchir hein !!!

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