Et de onze (partie 1) : Fais moi mal Johnny Johnny Johnny ♫

Cet article va être un peu spécial puisqu’il sera tiré, non pas de mes pérégrinations intelectuelles en solitaire (même si elles n’ont jamais vraiment été en solitaire en vrai, ce sont les échanges qui forment avant tout ma réflexion), mais d’une discussion issue du discord de L’Imaginarium, le même que là où j’ai proposé le concept de #Speedwriting !

Il y a en effet une partie de ce discord qui est dédié à des questions liées à tout ce qui touche de près ou de loin aux histoires. Et c’est fou parce que c’est ce que je fais aussi sur ce blog ! En novembre justement (je sais, je mets du temps à écrire mes articles), une question avait attiré mon attention :

Dans quelle limite peut-on faire souffrir ses personnages ?

Du coup, j’ai demandé l’autorisation aux gens qui avaient participés à la conversation et je vais vous en retranscrire ici l’essence, en essayant de synthétiser, organiser, et compléter de mon point de vue les idées qui avaient été exprimées là-bas. Allons-y ?


Moi je suis méchante : ça veut dire que j’ai besoin de la souffrance des autres pour exister.

Huis Clos, Jean-Paul Sartre

Il y a avant tout cette question donc de la souffrance envers ses protagonistes, qui peut être décomposé en plusieurs autres questions, la polysémie du « peut-on » laissant libre court à l’interprétation. J’ai décidé, puisque c’est un peu là où la discussion a mené, de la traiter sous l’angle de « jusqu’où est-ce acceptable de faire souffrir ?« 

Avant de répondre à cette question, il faut savoir deux choses : pourquoi faire souffrir et pour quoi faire souffrir ?

Pour quoi faire souffrir ses personnages ?

À la question de pour quoi, il nous faut comprendre « pour quelle·s raison·s ? ». Alors quels sont les motifs qui nous motiveraient à faire souffrir un personnage ou un autre, alors que personne dans la vie réelle n’aime souffrir, ou ne souhaite que d’autre souffre (avec un minimum d’empathie, c’est normalement le cas du moins…).

Et c’est là la première raison qui peut pousser à faire souffrir un personnage. La souffrance de l’autre crée de l’empathie. Le lecteur souffre avec le protagoniste s’il y a eu un processus d’identification amorcée précédemment dans l’histoire, et va s’engager ou être engagé plus profondément dans le récit.

À contrario, faire souffrir peut, pour l’auteur, être cathartique. Des courants de pensées littéraires expriment l’idée que l’auteur ne peut jamais écrire que sur lui ou son vécu. Pour exorciser ce vécu s’il a été malheureux, l’auteur peut prendre sa revanche dans son histoire et s’apaiser par là. Il est rare que des situations ne soient jamais vécu que par une seule personne, et il est à parier que ce processus de catharsis fonctionnera aussi pour d’autres parmi les lecteurs, mais ça reste malgré tout un pari, et il est bon de se souvenir que lorsqu’on écrit une histoire, c’est autant pour soi que pour ceux qui la liront.

Au-delà des questions d’identification, mais toujours dans une optique de rester dans un miroir du réel, faire souffrir est important. Il est indéniable, malgré toutes les bonnes volontés du monde, que la souffrance existe (si si je vous assure !). Décrire une violence, parfois extrême, va permettre aux lecteurs de la confronter, mais surtout va confronter les lecteurs à leurs capacités à surmonter cette violence. Faire souffrir permet ainsi de cultiver la résilience, de donner un sens à cette violence / souffrance de par l’histoire l’englobant, qui à défaut de la justifier, l’explique.

Faire souffrir a une visée utilitariste pour l’œuvre et ceux qui la font (lecteurs et auteur en tête) en tant qu’objet culturel partagé. Ce couple souffrance / violence romancé ou fantasmée pour le bien de l’œuvre littéraire est utilisée par l’auteur pour dépeindre les souffrances et violences bien réelles qui existent, pour pointer du doigt et mettre en avant ce que cela implique, et entraîne.

Pourquoi faire souffrir ses personnages ?

À cette question de pourquoi, il nous faut répondre par « parce que… ». Étant donné que je travaille hautement mes plans, la transition est toute trouvée pour passer de la partie précédente à celle-ci.

Si faire souffrir à une visée utilitariste, il est aussi nécessaire de représenter cette souffrance, ailleurs que dans les retranscriptions du réel. Il est chose aisée de s’accommoder, d’être habitué.e à la violence d’un JT, d’un quotidien, d’un documentaire sur tel ou tel affres. Mais retrouver dans une histoire la laideur du monde, par touche discrète ou mis frontalement, permet grâce au décalage, au recul que l’on a face à ce monde imaginaire ou du moins imaginé, de réfléchir sur notre propre réalité. C’est une nécessité, du moins pour qui considère que l’écriture doit servir un but comme j’ai pu en parler dans un article précédent, puisque que ce point de vue puisse être contesté par l’idée que l’art se suffit à l’art.

Mais le dernier point qui justifierait de faire souffrir ses personnages, je l’ai gardé pour la fin. Si nous avons pu voir les raisons extra diégétiques qui justifiaient de cette souffrance, il y en a une très simple qui est que faire souffrir sert un but narratif. Il est bon de faire souffrir et ce autant qu’il le faut dans l’intérêt de l’intrigue, de l’histoire, du propos, et de l’implication émotionnelle.

Il n’est pas nécessaire de faire souffrir pour faire grandir, à contrario de ce que laisserait penser l’adage Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, mais c’est un moyen comme un autre qui permet l’évolution du personnage qui subit. Et puisque la fiction permet de s’affranchir de la réalité, alors on peut imaginer une souffrance infinie qui servirait l’oeuvre, le scénario tant qu’il reste cohérent, étant une justification suffisante de la souffrance infligée aux protagonistes (ou aux antagonistes en vérité).

Bref.

Faire souffrir, il faut avant tout savoir pourquoi on le fait. Il y a des raisons internes comme externes qui peuvent justifier de la violence décrite, de la souffrance infligée. Mais cette souffrance a ses limites en vérité (ce qui peut sembler en contradiction avec le dernier point finissant cet article, je sais), et c’est ce qui sera abordé dans la seconde partie de cet article.

Bosi-e

P.S : J’ai peu mis de gif ou d’illustrations pour une fois. Je n’avais pas trop d’idée sur comment imager mes propos au vu de leurs teneurs. J’espère que ce n’en aura pas été trop ennuyeux pour autant.
P.P.S : J’ai choisi cette chanson de Boris Vian comme titre, mais j’avoue que j’ai commencé à me poser des questions sur le bien fondé de celle-ci. Je n’avais jamais réfléchi à la teneur des paroles auparavant, c’était pour moi un lieu commun culturel, et il m’est encore difficile de savoir ce que j’en pense désormais.
P.P.P.S : La suite de l’article devrait arriver dimanche qui vient. Je vais essayer de sortir un article toute les 3 semaines cette année, et si je dois le découper en plusieurs parties (pour la longueur souvent), je m’efforcerai de poster ces parties à une semaine d’intervalle !
P.P.P.P.S : Après avoir parlé de méchanceté, un peu de douceur :

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