Et de six (partie 1) : La dramaturgie ou le port d’arme obligatoire.

Entendons-nous. Il est évident que les scénaristes, dramaturges et autres story-teller, que nous rassemblerons ici sous la bannière de « auteur » par commodité et rejet des anglicismes non-nécessaires, disposent d’outils qui comme tout autres peuvent s’apparenter à des armes. Utilisés à bon escient, ils (ces outils) serviront parfaitement le propos et l’intrigue ; à contrario, mal employés, ils ne feront que desservir l’histoire, ainsi que la crédibilité de l’univers et de l’auteur.

Derrière cette introduction composée de phrases déjà trop longues, je tenais à en arriver à un outil narratif en particulier, un procédé qui aujourd’hui abonde et qui marquera le premier de trois articles se suivant.

Le Fusil de Tchekhov

anton
Антон Павлович Чехов de son petit nom

Anton Tcheckov, contemporain de Tchaïkowski ou Zola, est un médecin et auteur russe. Mais s’il nous intéresse ici, ce n’est non pas pour ses oeuvres, dont j’avoue n’en avoir lu aucune, mais pour le principe dont la paternité lui est donné : le sus-nommé fusil.

qu'est-ce

« Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. »

Voilà donc ce qu’aurait dit notre cher médecin. Si l’on veut étoffer sa citation, l’on pourra dire que dans toute oeuvre narrée, le superflu doit être éliminé. Ne doit subsister que le nécessaire, et chaque détail dont on peut se souvenir doit avoir son importance et/ou son utilité.

Ce principe est connu sous plusieurs autres noms qui se rattachent finalement tous à cette loi et qui énoncent peu ou prou les mêmes choses. On peut entendre parler de

  • Foreshadowing / Préfiguration, lorsque l’auteur suggère ou énonce ce qui va ou risque de se produire plus tard, à travers des signes ou détails à priori anodins mais qui préparent le terrain pour le dernier acte en général.
  • Set-up & Pay-off Préparation & paiement : préparer un élément au cours d’une intrigue pour qu’il serve plus tard. Alerte spoiler: typiquement, le tank dans Ant-man, le film Marvel.
  • Loi de conservation des détails, où chaque détail montré doit avoir son importance au vu du format, du nombre de pages ou du temps limité pour développer une intrigue complète. Il est nécessaire que chaque chose montrée soit réutilisée par la suite. In extenso, ce n’est pas nécessaire de montrer Jack Bauer aller au WC, sauf si cela est nécessaire à l’intrigue. Il n’a que 24h chrono (ou 45 min d’antenne) après tout ! 

En quoi est-ce important ? 

Le fusil de Tchekhov n’est, à mon sens, pas important tant en regard de sa préparation que de son paiement. En effet, il évite avant tout des situations de types :

« Oh tiens, je sais justement allumer un feu comme ça, avec mes dents. Vous ne saviez pas ? »
Un ami.

Le corollaire de la loi de conservation des détails étant effectivement qu’une action ne peut sortir de nulle part. On ne peut faire apparaître un élément nécessaire au bon déroulé de l’histoire au tout dernier moment, juste avant son utilisation. On peut ainsi opposer ce principe à celui du Deus ou encore du Diabolus Ex Machina. Un drame moderne ne peut se permettre de laisser un dieu ou un diable (réel, ironique ou métaphorique) venir résoudre ou faire progresser une histoire.

La deuxième raison est que le Fusil de Tchekhov est gratifiant pour l’audience. En effet, le spectateur (aujourd’hui souvent au fait de ces procédés narratifs) n’est pas qu’une partie passive lors de la transmission, la diffusion d’une oeuvre. Il en est tout autant acteur que l’est son créateur. Ainsi, le spectateur attentif se verra récompensé pour avoir fait attention au détail le préparant à la suite du récit.

Allégorie de spectateur chassant chaque détail

Les dérivés du Fusil de Tchekhov.

Le fusil de Tchekhov ne se limite pas simplement aux objets où à l’environnement comme j’ai pu le montrer avec l’exemple ci-avant. En effet, on pourrait citer deux dérivés notables : le fusiller de Tchekhov & la compétence de Tchekhov. Le premier correspond à une personne introduite ayant en apparence une importance mineure mais qui se révélera cruciale par la suite, tandis que le second correspond à l’exemple où une aptitude anodine devient capitale au cours d’une péripétie. En l’occurrence, savoir faire du feu avec ses dents…

L’exception.

Une exception à cette loi est le Red Herring. J’y reviendrai dans un futur article (extérieur à cette série-ci), mais pour faire simple, le Red Herring ou Hareng Rouge pourrait se traduire simplement par « fausse-piste ». Le procédé consistant à induire le spectateur vers de fausses conclusions pour mieux le surprendre plus tard. Il est d’ailleurs aujourd’hui très important dans un monde globalisé tel que le notre, où les informations circulent vite et sont décortiquées, où les plateformes pour accumuler tout ça sont légions, et où donc prendre par surprise le spectateur est devenu très compliqué. 

do I need further explanation
Faut-il que je développe ?

 BREF

Le fusil de Tchekhov est un procédé important en narration, capital si j’ose (et j’ose) dire. Il est aujourd’hui présent dans toutes les oeuvres qui paraissent, à des degrés différents bien évidemment. Après avoir expliqué son principe ici, je reviendrai dans mon prochain article plus en détail sur son abondance et surtout sur les raisons faisant qu’il me gêne.

Bosi.

P.S : Cette histoire se construit sur une ambiance préparant (plus ou moins) la chute…

P.P.S : Un ami de mon ancienne fac parle aussi de tout ça très bien, et il fait des vidéos genre drôle.

16 réflexions sur “Et de six (partie 1) : La dramaturgie ou le port d’arme obligatoire.

    1. Tiens, ton commentaire m’intrigue parce qu’on n’arrive pas du tout à la même conclusion. C’est un point que je comptais développer dans le prochain article, mais je trouve pourtant que le fusil de Tchekhov est surabondant aujourd’hui et qu’il ne laisse plus assez de place au superflu.
      Est-ce que tu aurais des exemples à me citer ?

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      1. Bah, en fait, je crains que nos deux idées ne soit pas incompatible. Comme tu le dis dans l’article, à notre époque, où des fifous décortique salement chaque récits (j’avais 2 amis en guise d’exemple qui n’hésitaient pas à pointer chaque détails incongrue de mon histoire), les auteurs ont pris l’habitude d’introduire beaucoup de « faux » fusils pour induire en erreur.
        Cela ne les empêche malheureusement pas de sortir un lapin de leur chapeau magique au moment le plus opportun pour finir leur histoire.
        Pour reprendre un exemple (bon, ok, pas si recent du coup) de ton article : Harry potter en a quelques’uns, comme un sorts inconnu qui le sauve soudainement.
        star wars 8, où le bon PRL deviens une arme surpuissante.

        Aimé par 1 personne

        1. Il est vrai qu’on n’échappe pas au Deus ex machina, aussi bonne l’oeuvre soit-elle. Je suis d’accord finalement avec toi, surtout si dans l’oeuvre, plusieurs Red Herring sont introduits pour finalement se retrouver bloqué au moment de la résolution et devoir faire appel à un truc sorti du Q.
          Harry Potter en présente effectivement, mais je ne sais pas pour SW8, ne l’ayant pas encore vu.
          (Harry Potter est récent. Laisse moi le croire sinon je vais me prendre un coup de vieux…)
          Et enfin, par rapport à tes amis, de tels fifous sont quand même pratiques pour s’améliorer je trouve (même si ça peut aussi être lassant ^^)

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  1. Oh. zut. navré pour ce spoil un peu vague :/ j’ai pris trop récent.
    Ah, ui, par contre, de façon personnel, je suis d’accord que cela permet de s’améliorer. J’aurais même aimer qu’ils continuent, quitte à dire ouvertement que j’écris très mal, à coup de facilité ^^ »

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  2. Ping : Et de six (partie 2) : De l’importance de l’inutilité. – BOSI

  3. Ping : Et de six (partie 3) : L’un, ou l’autre ? – BOSI

  4. Je trouve qu’il y a de plus en plus de set-up mal gérés… Peut-être parce qu’on connait davantage la ficelle ? Combien de fois je me suis dit « tiens ! si on parle/montre ça, ça veut dire qu’il va se passer ça à un moment ». Bingo !

    Aimé par 1 personne

    1. C’est exactement ça, outre leurs surabondance.
      Ils ne sont pas subtils, ils arrivent avec leurs gros sabots et ça en devient lassant de les voir arriver.
      La question n’est plus « qu’est-ce qui va se passer ? » Mais « quand est-ce que ça va se passer ? »

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      1. C’est ça. D’où l’intérêt de jouer avec les fusils, et soit de les employer de façon complètement inattendue soit… de faire de la fausse piste, en comptant sur le fait que les lecteurs/spectateurs vont focaliser dessus (ou apprendre la subtilité, aussi…).

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      2. Et si quelque chose est vraiment prévisible, je pense qu’il ne faut pas « jouer » avec le lecteur, genre en lui faisant croire que c’est une fausse piste ou ce genre de choses. Admettre que oui, le lecteur le sait. Il est tout à fait possible d’utiliser l’élément autrement.

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